La bataille des eaux froides
Attention contenu violent :
En raison de son thème (guerre, mort, croyances variées) ce texte s'adresse à un public averti.
Les descriptions de batailles sont des éléments narratifs et non des incitations à la violence ou à la haine.
Le fracas du monde au service de la foi.
Le temps est couvert. Les cœurs réchauffés par les discours d’hier se sont refroidis pendant la nuit fraîche.
Les montagnes résonnent des pas lourds et cadencés des soldats restés muets depuis le départ.
Après une matinée de marche dans un paysage déserté de ses habitants, les soldats distinguent à l’horizon l’armée d’Eugenius et Arbogast qui les attend patiemment, retranchée derrière une palissade.
On s’arrête un instant pour reprendre des forces. Le paysage vu de l’intérieur est aussi beau que depuis les hauteurs, le parfum de la terre en plus.
À droite, les vignes s’étalent sur les flancs de montagnes, surplombées par des roches semblant prêtes à nous dévaler dessus. À gauche des collines pâturées et boisées prêtes quant à elles à accueillir nos âmes errantes. À nos pieds, les restes de champs de blé fraîchement récoltés.
On installe un campement temporaire à environ mille pas de l'ennemi, assez loin pour pouvoir contrôler et éliminer les escouades qui viendraient dans notre direction, mais pas trop loin pour ne pas s'épuiser inutilement quand viendra l'heure d'attaquer.
La bise froide s'installe. Nous qui avions délaissé les peaux de bêtes et vêtements chauds pendant tout l'été pour ne pas se charger inutilement, nous regrettions de n'avoir plus grand-chose à nous mettre sur les épaules maintenant.
Si nos forces étaient épuisées par les 3 longs mois de marche qui avaient précédés, celles du général Arbogast et d’Eugenio devaient l'être par l'attente, subissant ce vent permanent qui pique chaque morceau de peau - comme s’il était chargé d’un sable extrêmement fin - jusqu’à en devenir insupportable. Il vous rentre au fond des oreilles en sifflant, vous assèche la bouche comme si vous aviez traversé un désert. C’est le fameux vent qui rend fou.
***
Alors que le soleil commence à s’incliner et traverse les nuages pour éclairer les falaises, l’armée d’Orient s'apprête à aller au contact.
Les guerriers goths sont en première ligne, suivis des légionnaires romains, tandis que les cavaliers prennent les flancs comme il nous leur a été ordonné.
Approchant à quelques centaines de pas de l’ennemi nous l’entendons qui pousse quelques cris censés nous intimider.
Depuis le point haut d’où je suis, je vois les guerriers à l’avant de notre armée leur répondre en mugissant et en frappant leurs boucliers. Un boucan assourdissant s’élève de cette masse. Ils commencent à se mettre en branle lentement.
“Attendez le signal” me dis-je.
Le courage semble les pousser vers l’avant.
Attendez le signal !
Leur pas accélère, ils sont à deux-cents pas de l’ennemi qui commence à leur tirer des flèches d’artillerie. Le mugissement se fait de plus en plus tonitruant, ils progressent encore. Il nous faut avancer avec eux, on ne peut pas les laisser seuls, tant pis pour le signal. Putain de bâtards de barbares !
À moins de cent pas les flèches commencent à leur tomber dessus, ils se mettent à courir en hurlant vers l’ennemi : “Wodanaz mit uns!”
Le temps pour une feuille de tomber d’un arbre et ils se fracasseront contre la palissade et le mur de boucliers de la force ennemie. Les warband barbares accourent à la rescousse de leurs frères de sang, harcèlent les flancs de l’ennemi à coups de flèches et de javelots. La cavalerie lourde tente quelques percées en vain.
Les chevaux tombent par dizaines, les guerriers par centaines, transpercés pour la plupart par les projectiles ennemis. Les légionnaires alliés finissent par soutenir les fédérés en poussant par l’arrière.
C’est à se demander s’ils cherchent vraiment à les aider ou à les écraser contre le mur pour se débarrasser de barbares “un peu trop envahissants”.
Le soleil décline et passe derrière les collines, les nuages s’amoncellent, le vent s’intensifie. Les cris de guerre se changent en cris d’agonie.
Les lames fraîchement aiguisées la veille se ruinent en quelques coups portés sur les boucliers adverses. Chaque tentative de transpercer la côte de maille, les os et la chair de l’ennemi requiert un effort immense. Chaque poussée de bouclier se fait dans la douleur. Trébucher sur un corps gisant et tenter de se relever demande de puiser au plus profond de ses forces. Ils le savent tous, le dernier qui résistera vaincra.
Après des heures passées à lutter, les assauts d’un côté et de l’autre se font de moins en moins nombreux et de plus en plus faibles, jusqu’à finir par s’arrêter. Les deux camps reculent peu à peu, s'observant à courte distance, séparés par une rivière de corps inertes.
Théodose finit par faire reculer son armée. Les blessés laissés sur place seront achevés pendant la nuit par l’ennemi.
Nous avons perdu beaucoup d’hommes aujourd’hui. Mon warband aussi a été emputé. Wodanaz, qu’as-tu fais? En retournant au camp de halte, j'emmène sur la croupe de mon cheval un soldat ennemi blessé.
Dès notre arrivée on se soigne, on soigne les chevaux et, dans un dernier effort, on pend le prisonnier par le cou à la branche d’un chêne.
Pendant la soirée on le regardait tous être balancé par les bourrasques au-dessus d’un feu, en se disant : “pourvu que notre dieu appréciera l’offrande…”
On passera ensuite la nuit à aiguiser les lames et retendre les arcs ; à manger un peu et à fermer les yeux sans dormir, le fracas de la bataille résonnant encore dans nos têtes.
Seconde chance.
Le vent devient de plus en plus fort et de plus en plus froid, nous nous blottissons les uns contre les autres, cherchons des pierres ou troncs derrière lesquels s’abriter. À l’aube, les généraux nous feront retourner au camp de base pour mieux préparer la prochaine attaque, attendre que les courants faiblissent, ou tout simplement arrêter cette guerre, voyant que personne ne parvient à prendre le dessus sur l’autre.
L’intuition du guerrier était d’une grande finesse, puisque, avant l’aube, les généraux de Théodose firent reprendre formation aux troupes pour attaquer à nouveau.
Le temps était désormais à la tempête. Le corps du sacrifié flottait presque comme une bannière en direction de l’ennemi. C’était vu comme un bon présage par les germains qui s’accrochèrent à ce seul indice pour se charger de courage.
On va réattaquer, cette fois-ci on nous fait contourner les collines pour attaquer sur les côtés et à l’arrière, et on nous ordonne d’attendre une bonne fois pour toutes le signal pour aller à l’assaut.
Les auxiliaires et légionnaires font bloc et prennent plein centre. Ils avancent dans la nuit finissante, doucement et mutiques, en direction de des troupes adverses. Le bruit de leur déplacement est couvert par le souffle épais du vent. La nuit encore sombre et la couverture du ciel les rendent peu visibles à distance. Quelques éclaireurs ennemis sont repérés et éliminés avant qu’ils ne lancent l’alarme.
Finalement l’alarme ne retentit que lorsque les troupes de Théodose sont à proximité de l’ennemi et commencent à courir. Les archers d’Arbogast sont démunis face au souffle des montagnes et à l’obscurité. Le combat se fera au corps-à-corps.
Stupéfait, un léger sentiment de panique étreint l’adversaire qui, dans l’assaut, perd le bénéfice de la défense ; les forces s’équilibrent.
La luminosité s’améliore avec le lever du soleil mais la chape de nuages persiste et la pluie fouette le visage des soldats ennemis qui doivent résister contre la poussée des assaillants et celle du vent.
Après avoir laissé les troupes au sol épuiser l’adversaire, Théodose fait lancer le signal à sa cavalerie qui termine de contourner les collines et forêts vers le nord pour fondre depuis les hauteurs sur les flancs de l’armée d’Eugène le païen.
Ça y est, les murs de boucliers craquent de toutes parts, le flux des fédérés d’Orient submerge l’ennemi. En quelques instants ce qui était un bloc compact et a priori solide de soldats s’est transformé en un fatras de petits blocs épars qu’il était facile de réduire en charpie. Les fuyards, bloqués par la rivière, sont vite rejoints par la cavalerie puis exécutés sommairement.
En quelques heures l’affaire était pliée.
***
La première mission après avoir anéanti l’ennemi - et avoir fait de nombreux prisonniers qui pourront nous servir d’esclaves sur les terres que nous venons de gagner - est de retrouver les généraux au milieu de cette bouillie.
L’Empereur Eugenio est resté sur place, retranché dans le castra qui lui servait de base, le patron en fera son affaire, mais Arbogast est introuvable.
On nous envoie à sa poursuite avec plusieurs groupes de cavaliers.
Certains cherchent dans les environs de la bataille, d’autres partent dans les plaines en direction de la mer, mes hommes et moi prenons vers l’ouest avant de bifurquer vers les montagnes. L’important est de quitter cette putain de maudite vallée venteuse.
On erre un moment à sa recherche, plusieurs jours, à parcourir dans un sens puis dans l’autre ce paysage de terres fertiles et de montagnes superbes, la mer à l’horizon.
On passe les nuits dans des granges laissées à notre disposition par les braves paysans de la région.
On vient d’assassiner leur empereur et ils sont là à nous aider.
Plus je passais de temps dans ces lieux mieux je m’y sentais. La chaleur douce de fin d’été, les familles dans les campagnes à couper le bois et à réparer les étables ; les troupeaux de moutons, chèvres et vaches redescendant vers la plaine ; la chasse au sanglier. Moi aussi ça pourrait me plaire une vie comme ça, plutôt qu’à surveiller comme un con les remparts d’une ville quelconque, à retrouver une femme quelconque et des enfants quelconques.
On ne trouvait pas le général.
Je m’éloignai de mes compagnons et passai de long moments seul - parfois des journées entières - à observer l’horizon.
Rentrer ? M’arrêter quelques saisons et me remettre au service d’un empereur qui m’enverra me battre en Orient? Ou à celui de Gainas qui me fera me battre lui aussi mais contre qui et pour obtenir quoi ? Plus de terres, plus d’or ?
J’ai tout ce qu’il me faut à porter de main, la liberté en plus. Putain de bâtard, je la prends.
Il avait raison de douter le jeune ; douter de son empereur et du camp à choisir, mais il était trop tard. Le mal était fait. à partir de maintenant il n’y aura plus deux camps, deux empires, il y en aura un, dominé par la pensée du vainqueur.
On découvrira bientôt que cette bataille ne fit pas que frapper durement les tribus barbares de Thrace - quand bien même elles auraient leur revanche d’ici peu - elle scellera aussi le sort du monde actuel, anéantissant des siècles de croyances, mœurs et savoirs philosophiques et scientifiques au profit d’une pensée chrétienne monothéiste et moralisatrice.