Le procès
Ne jugez point, afin de n’être point jugés.
C’était l’aube et la lumière m’aveugla à ma sortie du trou. L’air était frais, on sentait les embruns de la mer proche mêlés à une légère odeur de roussi, les oiseaux piaillaient, la cité se réveillait. Je naissais à nouveau !
On ne m’amena pas au Forum où je pensais être jugé mais à la basilique, cela doit être le “privilège” du clerus. Je ne savais pas si je devais m’en réjouir ou non.
Je traversais le quartier qui nous séparait du tribunal accompagné du religieux et d’un soldat auquel je restais collé pour rendre le moins visible possible la chaîne qui nous reliait. Faisant semblant de rien malgré la douleur de mes membres raidis par ces journées d’attente, je tournais la tête par ici et par là pour éviter de croiser le regard des habitants.
En réalité la plupart vaquaient à leurs occupations, assez indifférents à mon sort car ils avaient leurs propres problèmes, et s’ils me regardaient ça pouvait aussi bien être pour m’accabler que pour me soutenir. Comment savoir ? Dans le doute on choisit toujours un regard pour un jugement plutôt que pour de la bienveillance, c’est idiot.
Le parvis de la basilique qu’ils rejoignirent était déjà plein de curieux et, pour le coup, de malveillants, malgré l’heure précoce.
Des esclaves étaient à la tâche en train de construire une deuxième aile à l’édifice et le jeune homme devait se demander s’il en ferait bientôt partie. On fit monter le prisonnier sur le narthex - espace quadrangulaire à l’entrée de l’église entouré d’une coursive tenue par de nombreux piliers de marbre - qui sépare le monde profane du monde sacré.
L’accusé l’avait encore astiqué quelques jours auparavant en prévision des fêtes liturgiques, sans se douter qu’il nettoyait sa propre potence.
Il y avait du monde sur ce podium en cette période de Carême, pour confesser publiquement leurs propres péchés. Rarement étaient-ils vraiment sincères ou précis cela dit. Mais même si tout le monde connaissait la vérité derrière les aveux, on leur pardonnait… pour mieux être pardonné soi-même le jour venu. Mais si le crime était flagrant, et que les gens ne pouvaient pas faire semblant de ne pas savoir, alors ils enfonçaient le coupable le plus possible pour mettre en valeur leur propre intégrité.
Attendant en retrait, dans l’ombre du porche de la maison de Dieu, un vieil homme en habits liturgiques observait la scène dans laquelle il devait faire son entrée.
Ils sont encore plus nombreux que d’habitudes, j’espérais plus d’intimité. Ce n’est encore qu’un enfant.
Monseigneur, enfant ou pas son acte est d’une gravité extrême, il doit être puni et sa peine servir d’exemple.
Bien sûr bien sûr.
C’est vous Monseigneur qui êtes la main qui lave nos péchés.
L’homme savait le rôle qu’il avait à jouer. Cela fait sept ans qu’il condamne à tour de bras les brebis égarées. L’accumulation des condamnations des derniers jours aura fini par le peser.
Il avança néanmoins d’un pas assuré vers la lumière du soleil.
L’évêque Chromatius, debout en haut des quelques marches qui surplombent le portique, vêtu d’un chasuble violet, porte un regard d’abord lointain, façon de se donner des airs, qu’il finit par descendre vers le garçon. La foule se tait et se positionne en retrait du prisonnier. Une honte comme une colonne d’église pèse sur les épaules de Fortunat. Le silence dure, à peine émoussé par le brouhaha lointain de la cité qui s’éveille et quelques mouettes curieuses qui passent dans le ciel.
“Confesse-toi mon fils” entend-on finalement d’une voix grave et chaude.
Fortunat, agenouillé, cherchant à s’enfoncer tant que possible dans le sol, confesse sa faute d’une voix peu audible, sans toutefois mettre jamais les mots exacts sur ses actes de peur que de les nommer rende la chose encore plus concrète. On entend des “j’ai péché” et autres “je me suis égaré”, rien de bien tangible.
Ce genre de comportement est indigne d’un être humain, s’exclame Chromatius après ces premiers aveux. D’autant plus pour qui se veut porte-parole du Seigneur. Un clerc doit être chaste - dit-il en gardant son air supérieur tout en regardant l’assistance comme un professeur d’école - il représente le Christ en personne ! Il ne peut connaitre aucune impureté. Celui qui ne gouverne pas son propre corps, comment pourrait-il gouverner l’Église de Dieu ? Celui qui est tâché de vice, comment peut-il partager un jour le Pardon du Seigneur?
Ce premier sermon impersonnel recueillait l’approbation des curieux, qui en voulaient encore :
Celui qui a souillé sa communauté par un comportement impur doit être écarté de l’autel de Dieu, jusqu’à ce que la pénitence le purifie.
Après avoir fait lui-même un compte-rendu approximatif des faits qui s’étaient déroulés quelques jours auparavant, et ajoutant les soupçons qui pesaient sur moi depuis déjà plusieurs mois et dont je n’avais pas la moindre idée ; il me demanda si j'étais conscient de la gravité des faits. J'acquiesçais bien sûr.
Il me demanda aussi, chose à laquelle je ne m'attendais pas car ce n'était pas habituel : pourquoi je l'avais fait ?
Je ne pense pas qu'il voulait savoir pourquoi, dans le sens de “qu'est-ce qui, dans la vie, t'a amené à faire ça” mais plutôt “dans quel but”, car l’Eglise ne juge pas seulement les actes mais aussi les intentions. Je savais que de ma réponse dépendrait la sentence, il ne valait mieux pas se louper.
Avec le recul, j’aurais dû répondre une semi-vérité du genre :
Avec la préparation des fêtes liturgiques et tous les événements qui ont tourmenté la cité ces derniers temps, je suis inquiet, je ne sais plus où je suis ni quelle est ma place.
J'aurais sans doute eu l’adhésion des personnes présentes qui ont certainement le même ressenti.
Ce jour-là j'étais juste venu à la rencontre des gens de la rue pour les bénir, comme à mon habitude. Et cette femme a commencé à me faire des avances, à moi, un religieux. Elle portait sa tunique de façon provocante… c'est ça - aurais-je affirmé avec aplomb - c'est une provocatrice !
L'auditoire aurait peut-être été partagé mais qui sait si dans les personnes convaincues ne serait pas tombé l’honoré Chromatius.
J'ai péché - aurais-je avoué à nouveau - j'ai succombé à la tentation de la chair, Dieu me pardonne. Mais regardez-là (elle était présente au premier rang, je l'avais reconnue de suite) ce fard, ces vêtements colorés, je ne sais pas si c'est une prostituée mais elle ne fait rien qui puisse démontrer le contraire.
Il aurait fallu de l'audace pour dire ça, mais là encore, une plus grande partie de la foule aurait basculé en ma faveur. J'aurais fini de les convaincre en citant les écritures saintes que je connais comme ma soutane et que j’aurais préparé pour l’occasion :
Chapitre 7, Monseigneur, chers chrétiens, du Livre des Proverbes, versets 21 et 22 : « La femme séduit l'homme par la multitude de ses discours, elle l’entraîne par la douceur de ses lèvres. Tout à coup il la suit, comme un bœuf qui va à l’abattoir, comme un fou qu’on enchaîne pour le châtier. »
La garce, je suis sûr que c’est vrai en plus. Elle m’a manipulé.
C'est ça, je n'étais qu'un fou n'ayant plus conscience de mes gestes ! Et je demande Pardon, Pardon à Monseigneur le Saint évêque pour mon comportement immoral, Pardon aux membres de ma communauté, et Pardon à Dieu, puisse-t-il répandre sur moi sa miséricorde.
Avec un peu de chance j’aurais fini de convaincre l’auditoire et peut-être aurait-ce été la femme à être jugée déviante. Mais à ce moment-là, pétrifié par la pression de l’instant et par tous ces regards accusateurs fixés sur moi ; détruit par ces jours passés en cellule ; je ne savais pas quoi répondre. Alors je bafouillais honteusement et en baissant la tête :
Je ne sais pas…
Tu ne sais pas… Tu sais ce qui est réservé aux personnes commettant ces actes.
La victime sortit du rang s’agenouillant devant l'évêque, sentant que c’était la seule occasion pour elle de s’exprimer.
Monseigneur, je vous prie de pardonner à …
Hors de ma vue femme, nous verrons après le sort qui vous sera réservé. Il n’est nul doute que votre comportement ait eu un impact sur ce jeune homme. Assurez-vous qu’elle ne s’échappe pas.
Sur ces mots deux membres de la paroisse s’emparèrent d’elle et s’enfoncèrent derrière les premiers rangs. L’évêque fit une longue pause, comme pour donner de l’élan à la condamnation à venir…
Encore heureux que tu ne l'aies pas fait devant un homme ou une femme de haut rang, sinon…
Pendant qu’il parlait, resté impassible face à la scène qui venait de se produire, j’observais d’un coin de l'œil un paon en mosaïque qui me regardait d’un air arrogant. Lui étalait sa queue à la vue de tous ; bleue et brillante comme la voûte céleste, deux yeux de feuille d’or sur le plumage ; il était le symbole de la lumière divine et de l’immortalité de l’âme. Moi j’étais un symbole de dégénérescence et de perversité.
La pénitence du jeune homme sera exemplaire. L’assistant de l’évêque lui montrait les chapitres à lire, celui-ci n’avait d’autre choix que de faire respecter la loi.
“Canon 20 du Concile de Carthage : Si un clerc est notoirement connu pour des actes impudiques ou obscènes en public, qu’il soit immédiatement déposé de son grade, et qu’il ne soit jamais rétabli dans le même grade.”
“Canon 68 : Les clercs convaincus de turpitude ou de débauche publique ne seront pas seulement privés de leur grade, mais seront aussi livrés au jugement séculier.”
Sous un mélange d’acclamations et de huées, l'évêque le condamna d’une voix presque stable à l’humiliation publique pour 3 jours, à l’excommunion pour 7 ans avec port du cilice à chaque sortie en public et au repentir public hebdomadaire.
La sentence était dure mais la situation l’obligeait. À l'heure où le christianisme triomphait, il ne pouvait souffrir d’aucune imperfection. C’était la victoire de la pureté sur le monde souillé. Lui, et les autres condamnés du moment, devaient servir d’exemple pour mieux épargner les prochains : exemple d’humilité et de soumission à la volonté divine, tout comme le Christ l’a fait lui-même en mourant sur la croix.
Une fois le rejeton évacué Chromatius se retirait de quelques pas pour respirer dans l’ombre avant le prochain jugement :
J’étais bien ?
Parfait Monseigneur. Vous avez eu les mots justes Monseigneur.
Bon. Assurez-vous qu’un garde veille à ce qu’il ne soit pas blessé outre mesure. L’enfance se construit d’erreurs n’est-ce pas ? Je vous donnerai la marche à suivre plus tard.
Vous êtes trop bon Monseigneur.