La prison


Attention contenu violent et à caractère sexuel : 

En raison de son thème (sexe, prison, religion) ce texte s'adresse à un public ADULTE et averti.

L'inscription du récit dans un contexte historique reculé (antiquité) impose une description crue et parfois violente de certaines scènes pour coller au mieux à la réalité de l'époque. Ce n'est pas une incitation à la violence ou à des comportements aujourd'hui illégaux.


D’odeur de sainteté en odeur d’urine.


La ville est en effervescence : on est en train de préparer les premières Pâques depuis la victoire de “l’armée de Dieu” contre celle des païens. Elles seront sans aucun doute les plus grandioses que la cité ait connues jusque-là.

Des délégations d’évêques, prêtres, moines et autres catéchumènes arrivent de tous horizons de l'empire réunifié : des abords de la méditerranée aux confins de la Britannia au Septentrio ; de l'Atlanticus au couchant ; de l'Euphrates au levant ; et de la Terra Deserta au Meridies. 


Cette joie ambiante contraste d’autant plus avec les sentiments qui traversent le rejeton. Pendant qu'on l’emmène en prison, une grande tristesse lui parcourt le cœur. Pas la tristesse du monde, pas la désinvolture, sentiment qui nous éloigne de l'amour pour l'autre ; mais la tristesse profonde qui accompagne les remords, celle qui est censée permettre à l’homme ou la femme de chercher à s’améliorer et ainsi de se rapprocher de Dieu. 


La prison de la cité était connue pour être l’endroit le plus infect qui soit. Pour jouer, les gamins de la rue venaient observer les prisonniers y entrer et en sortir, souvent dans un bien pire état de maigreur, entrant la tête haute et sortant le visage collé au sol, détruit par l’épreuve. Le jeune homme y entra la tête déjà baissée. 

On le descendit dans un espace souterrain, sombre, humide, qui puait un mélange de champignons, de maladie et d’urine. L’odeur prenait au nez à en faire tourner la tête. On le jeta dans une cellule emplie de miséreux de tous âges, hommes et femmes - certains enchaînés - qui ne prirent pas la peine de le regarder entrer.
Il s’asseya où il trouva de la place, entre un sale type et un mur humide, et ne dit pas un mot pour l’heure qui suivit. À peine le son des chaînes et les clapotis quand l’un d’eux urinait dans l’amphore à disposition apportait un semblant de mélodie à cette ambiance lugubre.


Après un interminable silence et quelques regards en coin à mes plus proches co-prisonniers, j’osai rompre le silence : 

Mon voisin me regarda de côté, blasé, et finit par soulever sa main abîmée en montrant quatre doigts et une phalange. 

Il ajoutait un doigt avec l’autre main. Étaient-ce cinq jours, cinq semaines, plus ? Je préférais ne pas savoir.

Son regard se faisait plus soutenu mais ses traits restaient figés.


Fortunat arrêtait là la conversation. Il ne comprenait pas très bien le copte mais avait reconnu le mot “meurtre”. Qu’est-ce qu’il foutait là? Il n’avait rien à voir avec ces crapules, il n’avait rien fait de grave, si ?


Les jours et les nuits étaient plus ou moins les mêmes puisque l’obscurité variait à peine sauf lorsque la porte de prison s’ouvrait au loin et qu’un carreau de lumière se dessinait sur le mur d’en face. On pouvait aussi deviner si c’était le jour en fixant les reflets sur la voûte à proximité de la minuscule lucarne placée tout en haut du mur de la cellule. Elle était juste assez grande pour permettre aux rats de venir admirer ce spectacle de déchéance humaine.


L’orifice nous laissait entendre quelques sons de la rue, parmi lesquels des airs de flûte et plus rarement de cithare, joués par des musiciens de rue qui se relayaient du matin au soir pour nous apporter un peu de réconfort.

Tout ce temps j’essayais de rester le plus tranquille possible et de porter des regards compatissants à mes co-prisonniers, avant tout pour ne pas me faire agresser... 


Certains d’entre eux s’agitaient parfois ; ils hurlaient à travers la grille, venaient se faire bastonner et enchaîner (pour ceux qui ne l’étaient pas déjà), se taisaient un moment, puis hurlaient à nouveau. Le tout dans des langues qui m’étaient éloignées. Ça devait être des syriens vu leur apparence, il y avait beaucoup de gens du Levant à Aquileia - il y avait beaucoup de tout à Aquileia : syriens, arabes, grecs, perses, goths…

Les heures ou jours qui suivirent je les passais à ressasser la honte qui me traversait depuis mon arrestation et à imaginer le sort qui me serait réservé.


A un moment ils firent entrer une dame qu’ils attachèrent un peu plus loin. Élégante, bien en chair, raffinée, elle contrastait avec les maigrichons qui jonchaient le sol de la prison. La douceur des traits de son visage ne collait pas avec la dureté de son expression : un regard de plomb sous des sourcils couleur charbon et une fine bouche semblée sculptée dans du marbre.

Sa coiffure sophistiquée - bien qu’ébouriffée - avec des tresses et un chignon agrémentés d’un ruban décoratif jaune et bleu affirmait sa féminité et lui donnait un certain panache. Ajouté à sa robe ocre et blanche, tout semblait indiquer qu’elle était de haut rang. 

Qu’est-ce qu’elle avait bien pu faire elle aussi, tuer son mari? Coucher avec une femme ? Avec un esclave ? Si c’est ça, son sort était scellé.


C’est vrai qu’avec le durcissement de la morale en cours, bon nombre de gens, outre Fortunat, pouvaient revoir leurs habitudes sexuelles à la baisse ou ça finirait mal pour eux. Mais ces nouvelles règles avaient le mérite de remettre à égalité les hommes et les femmes :

Les hommes pouvaient jusqu’alors abuser des prostituées et esclaves autant qu’ils le voulaient, tant qu’ils n’allaient pas avec une femme mariée. Ce, par respect pour leur propre femme. À moins que ce ne soit par respect pour le mari de leur amante. Mais là ça se corsait parce qu’ils n’étaient plus autorisés qu’à coucher avec leur femme. Quelle angoisse. Heureusement, tout cela n’était qu’une règle parmi tant d’autres que chacun s’échinait à contourner.

Pour les femmes, ça ne changeait rien, elles restaient au service de leur seul époux et c’était très bien comme ça. Et il ne valait mieux pas se faire prendre à la moindre gourmandise si elles ne voulaient pas finir comme cette débauchée.


Depuis son entrée dans la cellule je passais mon temps à recentrer mon esprit ; à l’éloigner de pensées perverses, me concentrant sur la mélodie lointaine et fatiguée des flûtiaux. Mais finalement, n’ayant pas grand chose à perdre ni d’ailleurs à faire, ces pensées l’emportèrent assez rapidement sur la raison. 

A l’occasion d’un feint vidage de vessie qui ne trompa personne puisqu’on était tous secs comme des vers de terre au soleil, j’allais jusqu’à l’amphore, éjectais littéralement trois gouttes, puis me rasseyais en face de la brune.

Je me mis alors à masser discrètement mon pénis à travers ma tunique et, une fois prêt, ouvris légèrement mes genoux pour lui révéler mon sexe en érection - enfin en demie-molle vue le contexte - en m’assurant que les autres prisonniers ne puissent le voir.

D’une certaine manière, je profitais de sa situation de faiblesse, puisqu’elle ne pouvait rien dire qui n’aggrave son cas. Et de l’autre côté, je profitais du fait que les autres prisonniers l’haranguaient par alternance, l’insultaient, ou cherchaient à la toucher - dans la mesure des mouvements qui leur étaient permis par leurs chaînes. Finalement j’étais un moindre mal.


Je ne sais combien de temps passa... Trop bien sûr. La plupart de ceux qui étaient là à mon arrivée avaient été remplacés. Même la femme - qui s’était faite trimballer en permanence de notre cellule à la loge des gardiens, revenant dans un état toujours plus piteux - finit par ne plus revenir.


Elle aura passé son séjour ici à fixer un angle noir de la pièce. Je n’aurais pas eu le moindre regard dans la direction souhaitée bien que j’avais fini par me lasser de ma démonstration et par avoir de la peine pour elle car on la voyait décrépir à vue d'œil.

Quand elle fut finalement emmenée d’un “c’est ton tour”, elle nous observa longuement en se relevant et l’on entendit sa voix pour la première fois. Elle s’y pris à deux fois - après une première phrase chuchotée - pour nous exhorter d’une voix tremblante et digne d’un mystérieux : “Libérez-vous ! Doutez !”


La sceptique


La bonne femme qui croupissait là sans la moindre illusion était l’un des derniers penseurs de la ville. Aristocrate grecque de bonne lignée, elle prolongeait le combat d’idées de sa famille et de ses maîtres en accueillant dans sa domus un cercle de philosophes sceptiques et épicuriens, tout ce que l’Église exécrait même s’ils restaient bien souvent en retrait de la vie publique : les premiers car ils se disaient incapables de prendre partie parmi les nombreuses théories religieuses et politiques qui circulaient, toutes basées sur des croyances invérifiables ; les seconds car ils privilégiaient l’entre-soi, loin de l’agitation du Monde.

Pourtant, bien qu’ils se sachent connus et surveillés des autorités, en ces temps de rigueur intellectuelle, ils jugèrent nécessaire d’ouvrir leurs réflexions à un public plus élargi, comme une poignée de pierres cherchant à briser une immense vague ; car les idées ont ceci qu’elles poussent parfois les Hommes bien au-delà des limites de la prudence et de la raison. 


Ainsi, les soldats finirent par surgir au milieu d’une de leurs réunions et raflèrent tous les participants. La plupart d’entre eux, des hommes de haute société, réussirent à s’en sortir en faisant acte de repentance et en offrant parti de leur fortune aux bonnes œuvres de l’Église, tandis que la mécène fut emmenée comme trophée et incarcérée en tant que principale fomentatrice de cette organisation. Son jugement servira d’exemple à la population qui voudrait s’éloigner de la juste pensée ; et montrera aux invités des célébrations de la semaine, que les autorités locales savent y faire avec les mauvais prêcheurs.


En effet, à l’approche de la grande messe, les rues de la ville avaient été nettoyées en profondeur ; la cellule s’était remplie toujours plus de manants, d'intellectuels, d’artistes. La musique s’était d’ailleurs tue depuis peu quand nous rejoignirent deux malheureux types, accompagnés du craquement sec d’un objet qui servit à raviver les flemmes du brasero des gardiens.

De toutes les personnes qui jonchaient le sol de la prison, aucune n’en sortira indemne. Les choix étaient limités : si la femme, du fait de son statut privilégié pouvait espérer au mieux, la perte de tous ses biens au profit de l’Église et un séjour permanent dans un centre de redressement orthodoxe, et au pire la décapitation pour complot et trahison, ou vraiment au pire du pire un passage aux flammes si vraiment elle persistait dans son hérésie mais c’était rare ; les autres risquaient, soit de participer aux jeux de la cité depuis l’arène, à finir dévorés par des bêtes sauvages ou tués par des gladiateurs en exercice ; soit, pour les pires criminels d’entre eux, être crucifiés ; pour les déserteurs, être précipités depuis le haut des fortifications ; ou encore être envoyés en esclavage dans quelque mine glaciale des Alpes. Le tout selon l’imagination et l'humeur du juge. Mais les condamnations à mort attendront la fin de la carême, car il ne faudrait pas tâcher de sang cet instant Saint. Après ça va.



“Une sceptique”, me répétais-je en boucle sans vouloir y croire. Non seulement je pensais qu’ils avaient tous disparus depuis longtemps, mais si j’en avais eu l’occasion j’aurais été le premier à la dénoncer. Douter de l’existence de Dieu, quelle folie ! C’était un poison qui risquait de contaminer le cœur des Hommes. Les abandonner à leur méchanceté naturelle, car si on ne croit pas au Seigneur, à la vie éternelle, au Pardon, alors que serions-nous? Des animaux ! Alors “Pourquoi Douter” ?


Fortunat n’eut pas le temps de répondre à cette question puisqu’à cet instant précis arrivait le gardien pour le chercher ; il était accompagné d’un prêtre :