La fuite


Jour 1 de la fuite.


C’était la nuit. L’air était frais et se faisait humide. Après l’avoir revêtu d’une tunique, on avait traîné le pénitent jusqu’au dehors de la muraille, sur la via sepolcrale, où il serait à l’abri de la horde citadine.

L’homme qui l’invitait à se lever était vêtu d’une robe de bure, son visage dissimulé dans l’ombre de sa capuche façon mystère. Nul doute, à son allure et à l'intonation ronde de sa voix, qu’il s’agissait d’un moine. Un peu plus loin veillait un homme armé, habillé discrètement.

Le moine le tint par le bras et l’emmena en direction d’un cours d’eau pour le laver. Pour y arriver, il fallait longer le cimetière de la cité. Les statues et médaillons sculptés sur les pierres tombales, éclairés par la lumière blanche de la lune, le regardaient passer avec mépris, à moins que ce ne fut avec compassion là aussi.


Après quelques ablutions l’homme lui dit avec détachement :

L’autre lui répondit avec résignation :

Il lui tendit à ce moment un sac contenant des manuscrits et probablement des vivres ou des vêtements.


Les trois hommes longèrent la rivière à la lueur de l’astre pur, protecteur des enfants et des âmes, en se laissant porter par le courant. Arrivés à hauteur de cabanes sur l’embouchure du fleuve, ils débarquèrent et s’enfoncèrent discrètement derrière un mur en ruine où était attaché un âne.


Tu l’échangeras à ton arrivée contre quelques nuits de repos et d'autres vivres.

Maintenant, repose-toi, ces lieux sont sûrs, attends l’aube, et pars vers l’ouest. Assure-toi de garder la mer à portée de regard, d’ici deux jours tu devrais arriver à proximité d’Altinum. Avant l'entrée de la cité tu t'arrêteras à l’auberge dite “de la lagune”. Ils t'attendront. Le reste, tu l'écriras toi-même. Avec l'aide de Dieu. 


Pas le temps de répondre au capuchon que celui-ci repartait vers la barque avec son protecteur. Le pénitent fit comme il lui avait été recommandé. Il n’avait jamais vraiment songé à être ermite mais il lui semblait que l’opportunité était à prendre puisque de toute façon il devait se faire oublier un moment, voire à tout jamais.

Avant les premières lueurs du matin, je partis. 

Marcher m’aidait à me libérer l’esprit puisqu’en attendant, j’étais occupé à comprendre où aller.

Je passai la journée de marche à éviter tant que possible les hameaux et à essayer de faire taire le bourricot pour ne pas nous faire remarquer. La rencontre avec les paysans était inévitable, mais par chance les gens de la campagne ne sont pas tellement curieux. Ils ont probablement mieux à faire que de s’occuper des affaires d’un égaré. 

On m’a tout de même gracieusement offert du pain d’orge et de la lora, vin des travailleurs, pour me donner un peu de courage dans mon périple. L’occasion de constater dans ma chair la vaste gamme de sentiments dont peut faire preuve l’humanité, après une journée comme hier.


En fin de journée, mon compagnon à quatre pattes et moi nous retrouvâmes à l’entrée d’une forêt. Sans doute la Silva Lupanica.

Je savais qu’il ne restait plus beaucoup de loups, tous partis vers la montagne à mesure que les forêts étaient coupées, donc j’étais relativement tranquille, mais peut-être y avait-il d’autres bestioles pas moins dangereuses dans les parages.

Par sécurité, il valait mieux se poser à l’orée du bois et passer ici la nuit : à distance du monde sauvage d’un côté, et de la civilisation cruelle de l’autre.


Le ciel rougeoie. Les oiseaux marins rejoignent la baie. Mon baudet semble s’agiter. Ses oreilles dodelinent à droite à gauche, sa queue fouette en continue ; même les muscles de ses pattes vibrent en permanence. Peut-être est-ce pour chasser les insectes ou les démons qui rôdent, ou parce qu’il sent la présence d’un onocentaure ou d’une licorne à quelques pas. 

Adossé au creux d’un arbre centenaire, je l’appelle doucement. À sa venue je le prends par le col et l’on reste immobiles un instant. Ma joue contre son cou, mes larmes commencent à couler. 


L’âne et le jeune homme font peine à voir, le premier est placide, avec son regard rond et brillant entouré de noir ; il semble un peu perdu mais accepte ce rare moment de tendresse qui lui aura été offert dans sa vie d’animal. Le second pleure à n’en plus savoir respirer, chaque inspiration est coupée d’un sanglot, les larmes et la morve coulent à flots, ses yeux rougissent, il halète comme un enfant, qu’il est. Il pense à ses parents en serrant son âne.


Que feraient-ils s’ils étaient là? Ma mère me prendrait dans ses bras c’est certain. Ainsi font les mères de ce que j’en ai vu. Elle me serrerait fort contre sa poitrine. Elle me dirait des mots doux comme une peau de lièvre en perdant ses doigts dans mes cheveux, pour m’aider à reprendre mon souffle. Des mots minuscules, sans importance, qui n’existent que pour ces occasions. 

Mon père m’attraperait le bras pour m’amener tendrement vers lui, me caressant la joue, me disant qu’il l’aime, peu importe ce pour quoi je pleure. Ainsi font les pères.


A cette pensée tout son corps semblait se liquéfier, comme s’il abandonnait la charge qu’il portait en lui depuis son arrestation. Son destrier finit par repartir, après avoir absorbé un peu de sa peine. L’homme, car il l’était devenu à cet instant précis, écoulait ses dernières larmes en observant le paysage qu’il venait de parcourir.


Quand l’humus pousse à l’humilité.


Entre les bêtes qui s’écharpent dans la forêt et la fraîcheur de la nuit, il m’était difficile de trouver le sommeil. C’est encore le hululement des hiboux qui me détendait le plus. Ça me rappelait les cris qu’on faisait dans le dortoir avec les camarades pour énerver le prêtre. Il accourait en hurlant et parfois en prenait un de nous - au hasard de l’obscurité - pour le punir au nom de tous. Je dois être un des rares à ne jamais avoir été corrigé.

Le prêtre nous lisait souvent le Physiologus dans lequel il était dit que le hibou était un être divin. Carrément comparable à Jésus, qui était venu de la lumière dans les ténèbres auprès des hommes pour les sauver ; pour les protéger des serpents, animaux de Satan.


Tu as raison Fortunat, dans les moments de doute il vaut mieux être fourbe et s’accrocher aux superstitions qui t’aident le plus. Crois en ce que tu veux si ça t’aide. Croire c’est douter, mais c’est aussi avoir confiance.


Après une nuit somme toute assez douce, l’apprenti entreprend de s’enfoncer dans les bois. La traversée se fait tranquillement ; un parfum d’humus frais et d’ail des ours embaume les bois. Le son feutré des sabots de l’âne sur un chemin de sable et de feuilles en décomposition rythme la progression. Les oiseaux piaillent les uns après les autres comme s’ils s’amusaient à commenter l’apparition de ces nouveaux venus. Comme s’ils leurs souhaitaient bonne chance. Fortunat avait l’air de se sentir bien. 

Le chemin se fit cependant vite difficile : le sol, vaseux par endroits, et de nombreux cours d'eau, entravaient la progression du binôme. Mais la plupart des rivières pouvaient être passées à gué, sauf celle-ci qui était décidément trop grande et trop profonde.


Après un long moment passé à observer l’eau couler, lentement et sans soubresaut, le semblant de sentier qu’on suivait jusque-là s’arrêtant  dans les galets ; je ne voyais pas d’autre issue, si ce n’est se perdre dans la forêt : il fallait se mouiller.

Profond, sans doute le fleuve l’était-il, mais large d’une dizaine de pas tout au plus. Ça devrait aller.

Ne sachant pas nager, j'extirpe un tronc de la berge pour m’y accrocher et mettre mon baluchon au sec. L’âne va se débrouiller. Je tire la bête vers l’eau qui brait à tous les diables avant de se lancer. Pas eu le temps de prier. L’eau est glaciale, le baudet avance et me tire péniblement jusqu’à l’autre rive, pas mal en contrebas.


Après avoir marché le reste de la journée, trempés, fatigués du poids de la boue, agressés par les ronces et autres buissons sauvages, les deux compères parviennent à sortir du bois avant la tombée de la nuit. Libérés.

Face à eux : un autre fleuve. Beaucoup plus large cette fois. Il est trop risqué de le traverser à la nage et ils sont épuisés.

C’est en remontant la rive de galets et de broussailles, espérant trouver un ponton où traverser le lendemain, ou un lieu amène où nicher, qu’ils aperçurent une cabane de pêcheur à quelques pas de l’eau, cachée au milieu des hautes herbes, juchée sur des poteaux de bois.

“Eho !” Pas de réponse.

“Brave pêcheur, Dieu vous bénisse, je viens en ami.” Toujours rien.


J’accroche mon compagnon de voyage à un arbre un peu plus loin, frappe à la porte et entre après un court instant.

L’endroit, une cellule sans fenêtre entourée de planches de bois, longue de deux hommes et large d’un, est désert. Une table avec quelques objets et une chaise d’un côté, une couchette de paille de l’autre.

Le sol grince sous les pas. Le vent passe de partout. Le fleuve ronronne bruyamment. Ce sera parfait pour y passer la nuit. 

Je m’en allai chercher quelques vivres pour les mettre à l’abri et délester mon compagnon.


Après un dîner frugal dans l’obscurité et ma prière du soir - seul rituel capable de m’apporter sérénité et de me rattacher à la vie que je venais de quitter - je m’allongeai pour dormir. Je pourrai enfin passer une véritable nuit de repos.

La vie m’avait offert une seconde chance, là où j’allais je trouverai Dieu, je lui offrirai ma vie et en échange il me délestera de mes vices ; il purifiera mon âme.

Ce soir là je me couchais dans une quiétude de nouveau-né ; je peux voir descendre la nuit sans avoir peur d'être surpris. Pour moi la vie va commencer. 


Finalement, le sommeil, malgré ma fatigue immense, ne me vint qu’à l’aube, et je ne me réveillai qu’à l’après-midi bien entamée du lendemain.

Après être sorti et avoir estimé la situation, je jugeais fort mal qu’il valait mieux rester une nuit de plus, avant de repartir sur les chemins hasardeux. Au moins ici je retrouvais un peu de calme. 

Je sus, de là, que je ne devrai plus me fier à mon instinct à l’avenir.