Le dendrophore


En guise d’apéritif.

Lagune de Venise, avant que la cité n’existe, à une date que l’on précisera peut-être plus tard. Deux individus se rencontrent pour la première fois.

Il me montre - déplaçant légèrement le morceau de bois posé sur une petite amphore - le trésor qu’il a attrapé. Un petit museau et des moustaches presque transparentes sortent aussitôt pour humer l’air extérieur, espérant peut-être avoir quelque chose à manger. Le bonhomme y jette un grillon que l’animal s’empresse de dévorer dans des craquements sourds qui ne laissent rien à l’imagination.

Ça fait une bonne lune que je le garde, il commence à être dodu. Tiens ! Allez c’est jour de fête !

L’homme met l’animal dans une autre amphore qu’il remplit d’eau fraîche.

Je reste coi à observer le rituel sans bien comprendre où il veut aller.

Il fait ensuite un peu de place au centre du foyer et - dans un geste naturel - glisse l’amphore au milieu du feu, pose une pierre lourde sur la planche de bois et se rassit dans un ricanement doux :

Je venais d’arriver donc ne pouvais que me laisser surprendre, voire m’enthousiasmer, de ce que des gens vivant dans un endroit pareil pouvaient cuisiner.

C’est vrai que l’environnement ne semblait pas riche riche en nourriture. Maigre pourrait-on même dire. Carrément désert en réalité. Mais avec un peu d’habileté et d’imagination on pouvait semble-t-il s’en sortir.

En même temps que je faisais ces considérations je regardais l’amphore au milieu des flammes. Des couinements commençaient à se faire entendre alors qu’un début de vapeur sortait du récipient.


L’homme regardait avec inquiétude son amphore, sans répondre. Je sentais que je l’avais chagriné, ou peut-être n’avait-il pas compris.

Il restait interdit, ses yeux fixaient le vide, comme pris de panique.

J’admirais l’ingéniosité de cet homme. La pierre sur le couvercle tremblait un peu, poussée par l’animal, alors le cuisinier la retenait avec son bâton. La vapeur commençait à sortir abondamment. Les cris étaient insupportables, j’étais pétrifié à fixer le bol et pensait aux martyrs qui avaient subi le même supplice des siècles durant - le Seigneur leur ouvre les bras comme un père à ses enfants - mais cette bête n’avait pas grand chose à défendre, et il y a peu de chance pour que ses compagnons la glorifient un jour ou l’autre.


Les couinements s’arrêtèrent en un instant laissant place au son plus doux du bouillonnement.

Après quelques instants il finit par attraper l’amphore et la renversa sur une pierre. Après un flot d’eau jaune l’animal se renversa sur le dos. Un énorme rat gonflé par l’eau, pattes recroquevillées, les yeux blancs exorbités, le poil sale. Une odeur désagréable. Il semblait tout sauf purifié. L’ami s’apprêtait à le dépecer fièrement en soufflant dessus pour le refroidir. 

“Qu’est-ce que je fous là?” me dis-je.


***


C’est pendant le premier hiver, que je l’ai rencontré alors que je m’hasardais sur un îlot voisin. Un être bizarre pour ainsi dire. Vraiment un drôle de type. Un peu louche, un peu sympathique. Je ne comprenais pas pourquoi il m’avait été donné de le rencontrer au début. Si c’était le plan que le Seigneur avait pour moi alors il n’était pas clair. 

On aura fini par se faire l’un à l’autre malgré notre différence d’âge, moi freluquet à peine tombé du nid, lui vieux cormoran échoué depuis bien trop longtemps. Tous les deux tombés en tout cas. On se comprenait.


“Bonjour.” L’homme assis sur la rive ne semble pas surpris de me voir.

On ne peut pas toujours espérer des conversations époustouflantes entre deux inconnus. Je m’apprête à retourner sur mes pas pour fuir et oublier cette rencontre inopportune quand il me demande :


On avançait à tâtons, personne ne voulait rien dévoiler. Je ne lui demandais pas ce qui l’avait amené là. Pour finir ici il avait fuit quelqu'un ou quelque chose. Je feignais de ne pas l’avoir compris pour gagner sa confiance, tandis que lui en faisait autant avec moi. 

Tout en regardant l’eau il tripotait en permanence d’une main déliée son pendentif ; une sorte de lanière de cuir qui lui pendouillait au cou et qu’il enroulait autour de ses longs doigts maigres comme une femme ferait autour d’une mèche de cheveux. En observant mieux lors de notre discussion je me rendis compte qu'il s’agissait d’une grosse queue de rat, animal malsain s’il en est mais connu pour son instinct de survie, capable d’anticiper une catastrophe en fuyant les maisons et navires prêts à s'effondrer ou à sombrer. Grignoteur des fils qui tissent le mauvais sort.



Pour quelqu’un resté seul si longtemps - du moins c’est ce que je supposais voyant à son allure qu’il n’avait pas côtoyé la civilisation, ses marchands d’étoffes et ses barbiers, depuis des temps reculés - il était plutôt bavard. Comme s’il m'attendait depuis toujours. 

Il m’emmena aussitôt faire le tour de l’île. De larges plages de sable en étendues de roseaux, de sols marécageux en boisements clairsemés, on finit par atteindre une terre légèrement surélevée par rapport à la mer. Une sorte de prairie sauvage ouverte sur l’eau d’un côté, et entourée de fourrés et d’arbres vieux mais chétifs, triturés par les vents, de l’autre. “Ici c’est parfait. C’est sec, c’est protégé des vents, faut juste un peu déblayer tout ça!”


Un matin suivant, après plusieurs jours passés seul à m’installer, je le revis enfin. Il m’apporta un bol de bouillie de baies cuites extrêmement amères, que je mangeai sans faire de commentaires :

On repartait sur les mêmes bases. Pendant qu’on parlait, je scrutais son visage : des cheveux gris coupés courts au couteau qu’il passait son temps à gratter, une barbe hirsute et clairsemée, un nez et des oreilles proéminents et de petits yeux vifs, clairs comme un ciel d’été. Son visage était creusé et abîmé, sûrement par le vent salé et le soleil plus que par l’âge. Il devait avoir entre trente-cinq et soixante ans, peut-être plus. Peut-être même était-il né comme ça : semblant en permanence épuisé.


J’utilisais pour lui parler un vocabulaire fait d’expressions populaires pour me mettre à son niveau, mais aussi légèrement relevé pour marquer une petite supériorité en dépit de mon discours bienveillant. À force de se côtoyer on finissait toutefois par se ressembler, au début par imitation là aussi pour s’amadouer l’un l’autre, et après par réflèxe, si bien qu’on se retrouvait souvent à se gratter les poux en miroir.


Pour le reste, si nos individus réussirent à vivre épanouis ou du moins à supporter leur sort malgré l’ennui et la rudesse des lieux, c’est grâce bien sûr à la foi mais aussi à ce que la Nature a offert de plus précieux à l’Homme : sa capacité de s’habituer à tout.

Et pour s’habituer il faut… créer des habitudes qui nous immergent dans le quotidien pour nous faire oublier le reste. Aussi, Fortunat passait des journées rythmées comme une roue crantée avec, dans l’ordre depuis le lever : prière étendue, repas soigneusement mastiqué, enrubannage le plus lentement possible de bandes de tissu autour de ses pieds pour les protéger du froid, longue défécation, lectures religieuses scrupuleuses, promenades contemplatives ; tous ces us entrecoupés d’autres repas, prières et inévitables moments de chasse, pêche et cueillette. Ainsi en sera-t-il sans doute des êtres humains du début à la fin de l’humanité. 


En fin de compte, après à peine une année passée dans les lieux, il semblait avoir déjà trouvé la tranquillité de l’âme. Si bien qu’il arrivait même à résister aux chants de la sirène qui venait parfois à sa rencontre.