L'esclave


Attention contenu violent et à caractère sexuel : 

En raison de son thème (guerre, esclavagisme) ce texte s'adresse à un public ADULTE et averti.

L'inscription du récit dans un contexte historique reculé (antiquité) impose une description crue et parfois violente de certaines scènes pour coller au mieux à la réalité de l'époque. Ce n'est pas une incitation à la violence ou à des comportements aujourd'hui illégaux.


An 376, les Huns.

Nous voilà en l’an 376 de notre ère.

Le clan qui regarde l’horizon avec effarement vient d’arriver à destination après trois jours d’une marche pénible et angoissante. Trois jours à pleurer leurs morts ; trois jours à compter le temps qu’ils peuvent encore tenir avec les vivres qui leur restent ; trois jours à rêver des paysages idylliques dans lesquels ils s’apprêtent à vivre : la luxuriance de la végétation, la noirceur de la terre qu’ils mettront en culture, la douceur du climat de la Thrace.

Une nouvelle vie les attend. Simple, sans trop d’ambition. Si possible identique d’ailleurs à celle qu’ils laissent derrière eux, la peur en moins.

Là, de l’autre côté du Danube, au Sud, ils seront protégés par un Empire riche, un Empire capable de se défendre contre les barbares asiatiques qui les ont chassés de leurs terres et continuent de les harceler.

On dit alors des romains qu’ils ont la plus grande armée jamais créée au Monde. Les marchands de l’Empire, venant acheter ambre, fourrure et esclaves aux Goths, racontent leurs exploits avec grandiloquence. De quoi faire rêver n’importe quel peuple guerrier comme les Greuthungs.

Pourtant, aussi forts soient-ils, ils ne sont pas venus aider le peuple germanique contre les attaques hunniques. Allez savoir pourquoi. Sans doute trop contents de voir une ethnie voisine affaiblie - fut-elle alliée - de laquelle ils pourront par conséquent tirer davantage profit à l’avenir.

Il vaut mieux être sûr de ses calculs quand on fait de tels paris.


***


Cela faisait donc plusieurs années que les guerriers greuthungs et agriculteurs tervinges subissaient les assauts foudroyants de la cavalerie hunnique. Des villages entiers étaient brûlés et leur population massacrée, sans jamais pouvoir être vengée.

Depuis des années l’armée goth se préparait à affronter ces bandits sanguinaires. Depuis des années elle les poursuivait au travers les immenses steppes herbeuses de la région, se réfugiant par alternance dans les forêts denses et les marécages fluviaux ; avec, comme seule réponse des asiatiques, des embuscades et autres lâches attaques envers les populations et groupes de guerriers germains isolés. Comme autant d’entailles dans le corps et le moral de l’armée gothique.

Mais enfin - l’hiver dernier - le moment était venu. Enfin ils allaient répondre dignement. Les Goths allaient pouvoir briser les Huns et les repousser au-delà du Don, vers l’est.

Seulement… les premiers étaient à bout de force avant même de livrer bataille, affamés par des années à voir leurs récoltes brûlées et leur bétail volé ; tandis que les seconds étaient repus et remontés, après des mois à se remplir la panse des vivres arrachés aux autochtones. Si bien qu’à la bataille d’Eridanos les petits asiatiques ne firent qu’une bouchée des grands nord-européens, quand bien même ces derniers étaient bien plus nombreux.

Les fantassins goths, paysans-guerriers mal équipés, incapables de toucher les cavaliers huns en perpétuel mouvement, se faisaient asperger de flèches jaillissant de partout, avant de se faire disperser façon mosaïque par les assauts continus de la cavalerie ennemie.

L’armée gothique détruite ; le roi Ermanaric mort, et son royaume avec ; il ne restait plus aux Greuthungs restés dans les villages qu’à se soumettre ou à fuir vers l’ouest, vers les terres Tervinges.


Le clan qui nous intéresse a alors traversé les terres septentrionales du Pont-Euxin - mer noire ironiquement dite “hospitalière” - deux mois durant, en plein cœur d’un hiver rugueux, avant d’être accueilli bon gré mal gré par des villageois tervinges submergés par la masse et déjà affamés par les mauvaises moissons.


Quelques prêtres âgés, des femmes, des enfants et de rares jeunes hommes composent le groupe de voyageurs.

Parmi eux se trouve un guerrier, l’air sérieux, des cheveux longs et une moustache naissante qui trahissent son jeune âge.

Il a beau être armé, il n'a pas encore passé le rite de passage à l’âge adulte faute d’avoir fait couler le sang ennemi ou d’avoir montré quelque acte de bravoure. Car tout simplement, il ne l’est pas. Brave.

La bataille d’Eridanos nécessita la participation du plus grand nombre, aussi avait-il tout de même été enrôlé pour se battre sous la protection de son petit frère, connu lui pour son courage à toute épreuve. Façon peut-être d’ajouter à l’humiliation.


Brave ou pas, pendant la bataille, ce dernier fut touché d’une flèche dans le flanc qui le jeta au sol et il fut laissé pour mort. Le grand frère, libéré de tout risque de jugement de sa part, en profita pour faire retraite.

Quand il réapparut dans son village, personne ne fut dupe de la raison pour laquelle il était encore en vie alors que tous les autres guerriers de la famille ne revinrent jamais. 

Il portait depuis ce jour le regard des autres sur son dos, comme s’il y portait le corps de ses frères, un truc à vous tasser les vertèbres.


Pendant l’hiver, raconte-t-il, j’observais ces montagnes enneigées inexistantes dans ma région. Lorsque les nuances de blanc des sommets se mêlaient aux nuances de blanc des nuages, on voyait clairement que le Ciel communiquait avec la Terre. Wodan et nos héros, depuis les cieux, devaient en profiter pour remettre les pieds sur celle-ci afin d’en ressentir les vibrations.

Mais le printemps était désormais là, la neige des plaines avait fondu, nous pouvions finalement laisser les Dieux à leur banquet et prendre la route vers le sud. 

On rassembla les quelques chevaux que nous n’avions pas mangés puis l’on partit.


Arrivés à l’embouchure du Danube après trois jours de marche, nous découvrîmes une foule immense, étalée à perte de vue le long de la rivière. On avait tous eu la même idée. Certains devaient être là depuis longtemps, à en croire les nombreuses huttes de bois et de peaux de bête, et les solides enclos destinés à garder les moutons et chevaux.


La traversée.

Alavivus, Saphrax et Fritigern, les chefs goths, négociaient la traversée de leur peuple auprès des Romains. Qu’est-ce-qu’ils fabriquaient putain ? À tout instant une horde de Huns pouvait débarquer et les mettre en pièces. 

Après trop longtemps, les romains acceptèrent de laisser traverser les hommes, par petits groupes. Les embarcations étaient piteuses, pas vraiment ce à quoi on pouvait s’attendre du plus grand Empire sur Terre : des rafiots mal rafistolés qui risquaient de rompre au premier obstacle rencontré.

Le fleuve était puissant, l’eau boueuse et glaciale charriait des branchages et troncs arrachés des montagnes plus en amont.


Une fois les hommes passés, le Dux limitis - le Duca Massimo - décida d’interrompre les traversées pour quelques jours, soit-disant pour une question d’organisation. 

Cette situation était insupportable aux maris et pères qui venaient d’abandonner leurs proches sans s’en douter, mais ils ne pouvaient pas y faire grand chose, tout allait finir par s’arranger pensaient-ils. Car laisser à leur sort une partie de la population, surtout les plus vulnérables, n’était pas une option possible pour les romains. On risque trop gros à jouer comme ça avec l’humanité, l’Histoire et l’avenir foisonnent et foisonneront d’exemples dramatiques du genre.


Depuis la rive droite, on voyait les familles de l’autre côté s’organiser pour traverser. Celles qui y parvenaient, prenant tous les risques, étaient d’abord rabrouées par les soldats romains, puis finalement traînées et cloîtrées dans un campement à part. La pression commençait à monter du côté des hommes, l’agitation était palpable et la masse devenait difficilement contrôlable.


À un certain moment, on aperçut une embarcation à la dérive, transportant un groupe de femmes, de vieillards et d’enfants. Parmi eux, la mère et l’une des sœurs de l’adolescent. Elles regardaient vers l’autre rive effrayées, agrippées à leur radeau.


Le malheureux se déchaînait comme un fou furieux. Il se rua vers la rive et entra dans l’eau jusqu’à la taille mais, avant même d’y plonger, l’embarcation avait déjà sombré au lointain.

Les quelques têtes qui dépassaient encore de l’eau disparurent dans un clapotis.

La détresse qui s’empara de l’homme était plus profonde que le fleuve ; il resta longtemps agrippé aux branchages de la rive - la froideur vive de l’eau lui pénétrant la chair comme des dizaines d’aiguilles - à hurler de désespoir.

Mais ce désespoir finit par se muer en une rage incoercible. Il sortit de l’eau, s’avança en courant vers les soldats d’un pas déséquilibré par les fourmillements et en bouscula un tentant de lui voler son glaive. BOM ! Un coup sec derrière la tête et il s’écrasa au sol misérablement. On le traîna aussitôt en dehors de la foule.


On m’enchaîna les mains derrière le dos et on me mit un collier de fer autour du cou tandis que j’essayais de me débattre mollement, la tête encore engourdie par le choc.

Dans les moments qui suivirent on me leva et m’attacha par une chaîne à un groupe d’autres hommes. On m'avait fait esclave.

Notre convoi, constitué d’une centaine d’hommes enchaînés les uns derrière les autres et entouré de gardes à cheval sur les flancs, marcha des jours vers l’ouest. Les gorges étaient sèches, la langue pâteuse, les pieds endoloris. On avançait sans réfléchir au rythme et au bruit entêtant des sabots, et gare à qui flanchait. Je vis quatorze couchers de soleil, à camper chaque nuit en dehors des cités, avant d’arriver dans une ville qu’on appelait Sirmium.

Là, on nous fit nous laver pour la première fois dans une rivière, on soigna nos blessures et on nous nourrit avec des rations plus importantes que d’habitude. On comprit pourquoi quand, après deux nuits et un jour de repos, on nous exposa dans un marché au milieu d’autres animaux.

De gros messieurs nous observaient, nous tâtaient. Certains sérieux, d’autres moqueurs. Je fus sélectionné ainsi que d’autres par un petit individu un poil plus élégant que les autres, le marchand criant “victus” avant de nous envoyer vers un enclos.

Notre petit groupe reprit le voyage pour une dizaine de jours, toujours vers le couchant, cette fois sur un ensemble de charrettes attelées. Le voyage était peut-être plus insupportable encore, car si nous étions protégés du soleil par notre cage, les heures passées assis à se prendre les secousses incessantes des roues d’acier choquant sur les pavés, terminaient de nous abrutir. Nous arrivâmes finalement à Altinum en bordure de mer, à peine ravivés par le parfum du bonheur, celui d’une bise légèrement salée.

Le rituel du marché repris. Je fus acheté là encore au meilleur payeur. J’avais la chance d’être jeune et en bonne santé, je ne savais pas ce que devenaient les affreux dont personne ne voulait. Exécutés sur place ? Envoyés aux fameux “jeux” ? Aux mines ? Je ne savais pas où j’allais mais j’avais confiance.
Nous partîmes aussitôt et après quelques heures de marche nous arrivâmes dans une exploitation agricole.

Les terres s’étendaient à perte de vue. Un immense lac de blé ensoleillé entrecoupé d’allées d’oliviers interminables, c’était sublime.

L’intendant nous attendait et nous fit envoyer dans une caserne où l’on nous enchaîna aux murs.