Le pardon
En entrant dans la ville, nous observions quelques maisons noircies par le feu, d’autres en reconstruction. Quelque chose de pas net s’était passé ici.
J’observais à distance, dans un fatras de gens, une troupe d’auxiliaires romains saccager ce qui semblait être un campement de réfugiés. Des hommes et femmes, maigrelets et désarmés, faisaient face à des hommes en armure d’écailles de fer et de bronze, armés de lances et de glaives. Les premiers insultaient les seconds en leur jetant ce qu’ils trouvaient à portée de main : terre, pierres, bâtons. Les seconds avançaient d’un pas assuré pour en faire de la charpie. Nous pressions le pas pour ne pas nous en mêler. Les cris qui jaillissaient de derrière la domus qui nous séparait désormais de la scène ne laissaient aucun doute sur les vainqueurs.
À mesure qu’on approchait du centre, la cité reprenait une apparence normale. Les commerçants, paysans, artisans, soldats et esclaves se croisaient, s’emmêlaient, se rencontraient dans un harmonieux mouvement de danse mis en branle par le souffle divin.
Je rejoignais la route principale, empruntée par les voyageurs et commerçants de toutes sortes et de tous horizons, charriant quelques infortunés qui semblaient errer sans but, tirant des mules chargées de deux fois leur poids.
La route grimpait lentement et régulièrement pour aboutir au pied d’une colline rocheuse sur une place bordée de commerces, d’ateliers et… d'une église! C’est là que je ferai escale. C’est là que je reprendrai pied. J’y serai entre de bonnes mains. J’y entrerai en me présentant comme moine en pèlerinage, ce qui n’était pas tout à fait faux : je n’étais pas moine mais je vivais comme l’un d’eux depuis mon départ d’Aquileia, à prier et travailler la terre ; et je n’étais pas en pèlerinage religieux mais tout de même, je pérégrinais à travers champs vers une destination étrangère que Dieu seul connaissait, donc si, j’étais clairement en pèlerinage.
Le voyageur accrocha les esclaves à l’un des anneaux de métal fixés au mur de la cité, fit patienter ses compagnons, et entra dans l’église.
Que Dieu vous bénisse et vous fasse grâce, l’accueillit le prêtre de la paroisse après un bref interrogatoire. Peu de pèlerins instruits s'aventurent dans nos régions. Des mendiants oui, par vagues interminables, mais pas beaucoup qui puissent nous apporter quelque chose, si ce n’est agrandir notre communauté. C’est déjà ça me direz-vous.
Oui, c’est déjà ça… lui répondit un Fortunat approbateur et d’ajouter : et donc vous arrivez à accueillir tous ces malheureux sans-abri ? J’en ai vu à l’entrée de la cité qui auraient pu avoir besoin d’aide.
Nooon. Enfin si, il y a bien quelques cellules de libres à l’arrière, mais si on commence à en donner une, ce sera la folie, tout le monde s’y précipitera.
Vous sélectionnez alors? Peut-être les femmes avec enfants ? J’en ai vu à l’entrée qui… Enfin, encore que ce serait pareil… ajoutait Fortunat dans une technique consistant à offrir une porte de sortie à la personne qu’on ne veut pas mettre dans l’embarras tout en soulignant son immoralité.
Oui ce serait pareil. Non, c’est réservé pour les gens comme vous. Si ce que vous dites est vrai, que vous savez écrire, lire et instruire, alors votre paillasse est toute trouvée ! Je vais vous présenter au Prieur. C’est lui qui décidera de votre sort.
On accompagna Fortunat dans l’office du pasteur en chef où on le fit attendre un instant.
Il y a un petit air, lui dit celui-ci d’un grand sourire au sortir de son bureau.
Il n'interrogea pas le voyageur ; comme s’il le connaissait déjà. Il l’emmena directement vers un logement vacant : une cellule en pierre d’un homme de côté, sans fenêtre - même si les trous en-dessous et au-dessus de la porte pouvaient en faire office. Elle était aménagée d’une simple paillasse, d’un petit coffre, et d’un autel en bois surmonté d’un crucifix sur lequel était posée une lampe à huile en terre cuite. Que demander de plus?
Pendant les semaines qui suivirent, Fortunat s’aventura à la découverte de la cité. On profitait que les travaux des champs furent majoritairement terminés pour lui construire de meilleures défenses censées pouvoir parer aux invasions barbares. On venait en effet d’échapper de peu à une invasion d’Alains et de Vandales qui avaient traversé le Danube l’hiver précédent pour envahir la Rhétie et le Norique voisins.
Stilicon s’en était occupé dans une traversée impériale des Alpes, les repoussant au-delà du limes fluvial, mais pour combien de temps? On sentait que le vent était en train de tourner.
On sentait beaucoup de tension partout dans la cité entre les réfugiés ayant quitté les campagnes de la plaine du Pô ou des montagnes, venus trouver refuge dans un lieu de l’Empire jusque-là préservé mais peu désireux de les accueillir, et les soldats romains qui avaient du mal à maintenir l’ordre, le gros des effectifs ayant dû quitter la zone pour intégrer l’armée de Stilicon. Mais aussi avec la présence de bandits qui en profitaient pour vandaliser sans risque un village par ci, une exploitation par là et les paysans, affaiblis par de mauvaises récoltes, qui commençaient à se rebeller contre le pouvoir en place qui les empêchait d’invoquer le peu qui leur restait : leurs dieux.
Ainsi on observe, dans une union forcée et fragile, des hommes à la construction de remparts : certains creusent ici un fossé que remplira le torrent Colmeda ; d’autres montent ici des palissades et tours en bois ; d’autres encore chargent une grue de blocs de pierre pour construire un mur d’enceinte appuyé sur la colline rocheuse. Le tout accompagné de chants lancinants mais cadencés pour donner un peu de courage aux hommes.
Simple comme Pardon.
Dans tout ça, je n’avais pas oublié la promesse que j’avais faite à mon ami de la lagune. Je devais retrouver sa famille et leur demander pardon de sa part, si tant est qu’il ne soit revenu comme je pouvais maigrement l’espérer. Devant l’église à côté de laquelle je logeais, il y avait justement une bâtisse qui servait de maison des associations d’artisans et autres métiers dont les dendrophores ! J’avais vite fait, en questionnant le personnel, de retrouver leur trace.
En contournant la colline rocheuse vers le nord et en suivant le ru qui la longe, je parviens facilement à rejoindre son quartier.
Je découvre alors un amas de maisons tapis dans l’ombre de la colline. Un endroit dégueulasse de petites cases de pierres branlantes, entassées le long d'une ruelle étroite au centre de laquelle - en creux - s'écoule avec fatigue la merde et la pisse des habitants en direction de la rivière. Des animaux de tout genre, du rat au porc en passant par la volaille, s'y délassent.
La puanteur n'y a d'égale que la mocheté des gens qui me scrutent depuis le seuil de leur demeure. L'endroit est trop obscur pour que Dieu lui-même puisse rien y voir, sinon il aurait fait quelque chose.
Après quelques pas, alors que j’hésite à faire demi-tour, une voix âcre-douce m'interpelle :
Qu'est-ce qu'il veut le bellâtre ?
J’étais pétrifié.
Entre donc.
Je reste à distance et demande à connaître la famille de l'homme que j'ai connu.
Après une courte mais néanmoins insupportable attente on m'amène dans une maison sans fenêtre - illuminée par l’ouverture de la porte - les murs tâpissés de couvertures en centons.
M’y attend une femme d’âge indéchiffrable et trois enfants dans un angle : deux en train de peigner de la laine et un en train de la filer avec une tige en bois tournoillant entre ses cuisses rachitiques. Ils ne prennent pas la peine de me regarder quand je les bénis en entrant.
Le fumier ! - visiblement il n’était pas réapparu - Je voulais qu'il crève en souffrant. J'espère au moins qu'il était tout seul au moment de crever ! Qu’il a pensé au mal qu’il nous a fait, la crevure... me dit l'espèce de femme qui prétendait être sa fille.
Elle était laide elle aussi, plus beaucoup de dents - quelques chicots marronasses pendouillant mollement - des cheveux comme du foin mouillé ; la seule chose qui s'approchait de la description qu'en faisait son père est une certaine tendresse, plus dûe, cependant, à sa posture soumise qu’à un quelconque regard aimant. Ses yeux vert blette tombaient sur le côté comme deux glaçons fondus, sûrement d’avoir beaucoup pleuré. J'apprenais que mon ami - car il le restait malgré tout - vendait le corps de ses filles depuis qu'elles avaient l'âge de marcher, et autorisait aux clients presque tous les sévices pour se démarquer des nombreuses concurrentes du quartier.
Il aurait pu s’en contenter et accumuler une belle somme à réinvestir pour ensuite intégrer le gratin de la société. Après tout, ils étaient plus ou moins tous passés par là. Mais il fit de mauvais choix et préféra s'acoquiner avec des truands, si bien qu’il fût rapidement endetté et menacé de représailles et dû fuir la ville vers les montagnes.
La suite on la devine : il se cache un moment et finit par travailler comme ouvrier clandestin dans les forêts du Cadore, avant de travailler comme navigateur et fuir - comme il l’a cette fois-ci fidèlement raconté - vers la lagune.
Deux de ses enfants disparurent et la fille qui restait fut utilisée pour rembourser ses dettes, jusqu'à ce que le passage à l'âge adulte la figea dans un physique trop laid pour qu'elle puisse encore s’en servir. Ce fut sa bénédiction.
Ne craignez pas les épreuves de cette vie, lui dit le prêtre sans réfléchir, car elles sont le chemin vers l'éternité.
Le regard qu’elle lui fit le figea dans un sentiment de bêtise. Il rajouta pour se rattraper, ou pour s’enfoncer, un “Jésus t’aime”, avant de partir.
Je quittais cet endroit maudit sans que la fille n’ait trouvé le Pardon pour son père et me disais que lui avait réussi à obtenir ma bénédiction grâce une description de la réalité pour le moins remaniée. Il a pu partir le cœur léger pendant que sa fille restait ici-bas, courbée sous le poids du fardeau qu'il lui avait mis dessus étant enfant.
“J'espère que Dieu saura faire la part des choses et que je n'ai pas faussé la trajectoire de ces âmes” pensais-je.
Au fond on ne pouvait pas en vouloir à cet homme, il a agit avec ses enfants puis avec moi comme tout le monde l'aurait fait dans sa situation. Saisissant des opportunités.
Il n'a pas trouvé l’aide de Dieu en temps voulu. Il n’avait peut-être pas la force de développer sa vertu, la côte étant trop dure à grimper de là où il partait.
En attendant je continuais de me convaincre qu’il n’était pas mort au bon moment. Non pas pour la compagnie cette fois mais, fut-il mort pendant l'enfance, il n'aurait pas eu l'occasion de noircir son âme ni la vie des autres.
Peut-être qu’on devrait tous mourir après les premiers poils, à peine s’est-on reproduit. Ça éviterait bien des problèmes dans ce monde.
Mon Père ! dit une voix serrée pendant que je m’éloignais.
Je n'étais officiellement Père de rien du tout mais me retournais. Voilà l'affreuse qui venait vers moi. Elle me tendait une étoffe lourde en me disant que l'hiver serait rude, puis partit aussitôt.
Une grande émotion m'envahit, elle l’avait trouvé.