La lagune


Ce matin-là, Fortunat quitte l’auberge dans laquelle il s’est ressourcé après avoir fui Aquileia, pour partir sur une île prétendument déserte, vivre une vie de prétendu ascète, qui lui apprenne à dominer ses passions, à purifier son âme et - éventuellement - qui lui fasse rencontrer Dieu.

Son radeau suit l’imperceptible courant de la rivière où on l'a amené. Sous un ciel fouetté de rose et de bleu, le soleil encore dissimulé derrière l’horizon, il traverse péniblement les marais et épaisses roselières en poussant son long bâton sur les fonds vaseux, accompagné d’une symphonie gutturale pour batraciens. Une fois extirpé de cette sève, se révèlent à lui les premiers îlots : un paysage lacustre composé de bancs de sable et de cailloux arrachés des montagnes et déposés çà et là par les fleuves. Certains, à proximité des terres, sont en partie pâturés, d'autres laissés à leur état sauvage. Les hérons et autres échassiers en plein petit-déjeuner le regardent passer perplexe tandis que les rats et reptiles et tout ce que la Création a pu imaginer déguerpissent à son passage. 

Après avoir louvoyé une partie de la journée, il finit par laisser son radeau s’enliser sur la rive d’une des îles recouverte d’un fourré dense. Son premier pas sur la terre ferme se fit sur la terre molle si bien que s’enfonçant d’un trait jusqu’au genou il perdit d’emblée ce qu’il avait de plus précieux : ses sandales. Un signe sans doute qu’il devait abandonner le matériel superflu pour mieux s’intégrer à la Nature. Après avoir exploré le peu qui était praticable à pieds, il décide d’y faire son campement ; son radeau lui servira d’abri.

Pendant cette période j'eus l'occasion de connaître quelques pêcheurs et éleveurs qui, malgré ma discrétion, eurent vite vent de la présence d'un “prêtre-ermite” dans la lagune. Ainsi, avant même l’été, je connaissais une dizaine de personnes qui venaient régulièrement me demander un conseil spirituel ou une bénédiction, en échange de vivres.

Ils me racontaient des histoires entendues dans les ports de Malamocco et Chioggia. C’était bien. On passa quelques belles soirées à rire. J’en passais beaucoup d’autres seul à étudier. Tout était à faire : construire un abri de qualité, connaître les lieux, apprendre à chasser, à pêcher, à vivre.

C’était pas mal jusqu’à l’arrivée de l’automne. Alors, les premiers doutes se sont installés. Un temps de merde, un froid qui te prend au corps, un abri finalement assez mal fichu, de moins en moins d’amis de passage et l’ennui qui s’installait. Alors j’ai douté.


"Seigneur, dans ma nuit, je te cherche comme un aveugle cherche la lumière. Ne me laisse pas seul dans mon abandon, mais rappelle-moi que tu as porté ma faiblesse sur la croix. Que ton Esprit prie en moi, quand mes mots me manquent. Et fais en sorte que ce froid et ces pluies faiblissent parce que je commence à en avoir marre. Amen."


An 401. Automne. Le pastis.

Un tohu-bohu mêlant cris de nouveau-né, lamentations, hurlements d’hommes et vacarme d’objets qui s’entrechoquent me firent sortir de ma sieste bénite de l’après-midi.

Toute une famille accostait sur mon île, je les observais à distance depuis ma cahute, enfin ma villa depuis le temps que je la peaufine.

Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien ficher là ?! 

Je m’approchais d’eux en faisant des grands signes pour les accueillir.

Il valait mieux obtenir leur amitié puisque je n’avais de toute façon pas les moyens de les empêcher d’entrer.

Il en perdait le fil de sa phrase. Les femmes et enfants de l’expédition me regardaient sans mot dire, les yeux ronds comme des billes de verre. Tout éberlués. On aurait dit qu’ils avaient vu une lune carrée.

Je crois qu’ils étaient sous le choc. J’aurais pu être une chèvre qu’elle en aurait fait autant.
Il s’avère qu’avec le temps j’avais pris une allure quelque peu christique, avec un âge qui devait ressembler à celui du Fils lors de ses miracles - même si j’en avais dix de moins - une toison de laine sale et indémêlable en guise de barbe, et un manteau de bure qui me faisait comme une seconde peau à force de ne plus le retirer.

J’entrais dans mon cinquième automne sur l’île. Cinq ans de solitude entrecoupée de quelques rencontres plus ou moins mémorables. Cinq ans de réveils humides et glaciaux. Cinq ans sans repas digne de ce nom. Oui, cinq ans parfois, c’est long.

Je ne sais d’ailleurs pas comment le temps est parvenu à avancer. Rien ne l’y poussait. Pas les activités quotidiennes qui se résumaient essentiellement aux prières et à la lecture ; pas les discussions rares et stériles d’avec les paysans de passage. Peut-être simplement les levers et couchers de soleil et le changement des saisons. Plutôt que d’avancer j’avais même souvent la sensation de retourner en arrière, à force d’imaginer ma vie à Aquileia telle qu’elle aurait pu être si je n’en avais pas été banni.

Je fis une bénédiction à la troupe et les emmenai vers un endroit amène. Assez rapidement, la famille s'affairait à construire un abri de fortune. Le soir venu ils me racontèrent leur désespoir autour du feu :


Je fis un signe de croix pour dissiper toute crainte dans l’assistance.

Un silence plus pesant que réconfortant accompagna cette incise et dura le reste de la soirée.

Bientôt d’autres embarcations arrivèrent. Des personnes seules, des familles. Chacun avec plus ou moins d’affaires et de bêtes. Chacun terrorisé racontant des histoires sordides.

On avait déjà connu des attaques de la région par toutes sortes de barbares : wisigoths, vandales, suèves, alains. Tous plus sauvages et cruels les uns que les autres, avec une petite prime pour les vandales.

Depuis Aquileia, notre simili-christ avait aussi entendu parler de la grande bataille d’Adrianopoli qui eut lieu l’année de sa naissance. Les barbares s’étaient unis pour combattre et tuer l’empereur Valente lors d’une bataille humiliante pour l’empire romain d’Orient puisque ce dernier y est mort. Mais après ça, tout était rentré dans l’ordre. Ils avaient obtenu des terres dans les Balkans, les gens pensaient que la Pax Romana était revenue. Les goths s’étaient même pour la plupart romanisés avec zèle. C’est grâce à leur enrôlement dans l’armée qu’on gagnait les batailles : des barbares romains contre des barbares barbares. A un moment ils allaient sortir des rangs c’était sûr, et c’est visiblement ce qu’il s’est passé. Et quel pastis maintenant, quelle pagaille, quel charnier!

Souvent on pouvait deviner, à l’odeur de cramé dans l’air que le lendemain seraient arrivés d’autres gens. Un soir Fortunat observait à l’horizon, en direction de sa cité natale, un nuage de fumée reflétant la lumière d’un brasier. 


Puissent-ils tous être exterminés, ces bourreaux, ces maudits. me disais-je. Les femmes qui se sont moquées de moi pendant toutes ces années de ma jeunesse alors que je ne cherchais que leur affection ; les enfants qui m’ont jeté des saloperies à la tronche et les bien-pensants qui se réjouissaient de mon sort au moment de mon jugement. Et cette femme qui m'observait me faire suplissier, puisse-t-elle être violée par une horde de barbares et finir noyée dans le Natissa !

Malgré toutes ces années passées se réveillait en moi une noirceur, une haine, que je pensais enfouie à jamais ou dissipée dans le Pardon. Mais ces feux de détresse je les voyais comme des feux de joie. Je ne pouvais m’empêcher de maudir les Hommes qui m’avaient propulsés dans l’oubli et la solitude.

Une seule chose me rendait triste au milieu de ces pensées mauvaises, c’était de ne pas savoir le sort qui était fait de la gamine du lupanare. Je repensais à son regard affectueux et à la tiédeur de son urine sur mon visage.

Tous ces hommes qui ont pu obtenir ses caresses pour une petite pièce. Si j’en avais eu l’audace j’aurais voulu moi aussi en faire partie. Pouvoir caresser son corps fragile et doux. Peut-être m’aurait-elle aimé, peut-être aurais-je proposé de l’épouser et l’aurais-je enlevée à son sort. Elle aurait pu m’accompagner sur cette île?


Ne te fais pas de bile Fortunat, ce n’est pas la peine d’avoir de regrets puisque tu ne peux plus rien y faire. Que vas-tu faire, y retourner? La sauver? Retourne prier, c’est ta meilleure façon de ne pas agir sans culpabiliser. De fait, il s’en retournait dans son oratoire et allumait un morceau d’encens pour prier, peut-être pour que Dieu exauce ses vœux, d’amour ou de destruction.