Le millénariste
Ce bon vieil an 402.
Huit ans plus tard, de nouvelles attaques avaient bousculé le paysage agricole de la région. Après un hiver de tensions dûes à la présence de sujets d’Alaric rôdant ça et là dans les campagnes, la saison agricole avait finalement repris grâce à la défaite de l’ennemi renvoyé en Thrace - ou au-delà des Alpes et du Danube - dans un climat pas tellement plus serein.
Les villages s’étaient en partie vidés, les marchands ne marchandaient plus, les voies romaines et canaux étaient d’un calme inquiétant. Beaucoup d’exploitations étaient laissées sans protection ou faisaient faillite et les récoltes s’annonçaient plutôt mauvaises à cause d’un climat trop sec. Il y avait comme une ambiance de fin de règne.
Fortunat et une poignée d’hommes avaient embarqué avec quelques vivres sur de solides radeaux avec lesquels ils avaient pris l’habitude d’aller et revenir sur le continent. Une fois sur la terre ferme ils prirent vers le nord-est pour rejoindre la Piave en évitant la route principale pour éviter de se faire remarquer, plus par instinct de protection que par réel calcul car si les voies principales étaient pratiquées elles avaient l’avantage d’être protégées au contraires des chemins de traverse. Mais après quelques années passées loin de la foule on aime autant limiter les contacts forcés.
Avançant dans un brouillard qui se dissipait à mesure qu’ils pénétraient dans le paysage et s’extirpaient des forêts de rivière, les explorateurs s’extasiaient de revoir les étendues agricoles en pleine ébullition : ici les boeufs tirent l’araire pour labourer les sols attirant derrière eux un flopée de mouettes, hérons blancs, corneilles ou étourneaux qui profitent de l’aubaine pour picorer un sol gorgé de graines et de vers de terre ; d’autres battent l’épeautre avec vigueur dégageant une poussière fine et sèche qui irrite le nez en contraste avec la fraîcheur de la terre humide ; là encore on fauche les champs de Millet et de Panis exultant cette fois-ci un parfum de foin chaud.
Ce paysage idyllique est précisément celui décrit par Claudien dans son “Éloge à Stilicon” dans un style bien plus envolé que je ne saurais vous le conter alors je vous en lis un extrait :
« Désormais, le Pô promène ses eaux avec une majesté tranquille ; il ne craint plus de voir le barbare abreuver ses coursiers dans ses ondes, ni de voir ses moissons foulées par des pieds étrangers. Le laboureur de la Vénétie, dont la hache ne s'arme plus pour le combat, s'en va joyeux courber le soc dans les champs que le fleuve fertilise de son riche limon.
Vois comme les nymphes de l'Éridan, sortant de leurs grottes de cristal, tressent des couronnes de fleurs pour orner les digues ; elles ne craignent plus le bruit des clairons. Le pasteur, assis à l'ombre d'un peuplier antique, sur cette rive où les Héliades pleurèrent leur frère, module sur son chalumeau des airs de paix, tandis que ses troupeaux errent en liberté dans les gras pâturages qui s'étendent jusqu'à l'Adriatique.
L'Adige lui-même, descendant de ses montagnes avec moins de fracas, semble modérer ses flots pour ne pas troubler ce repos sacré. Les villes qui bordent ses rivages, Vérone la haute et Padoue la savante, ne voient plus sur leurs remparts le fer briller, mais le reflet doré des épis de blé qui montent jusqu'aux portes des cités. Tout le pays, du pied des Alpes jusqu'aux lagunes, respire l'allégresse d'un exil qui prend fin. »
Pas mal hein ? Mais il faut préciser que l’ambiance ressentie en ce moment précis par nos voyageurs n’est qu’un nouveau fragile moment de paix entre deux invasions car le pire reste à venir. D’ailleurs la tranquillité de ce paysage de fin d’été se heurte à d’autres découvertes horrifiantes. Çà et là en effet, les marcheurs retrouvent, embourbés sur les rives de certains ruisseaux ou pendouillant aux arbres, les corps décharnés d’hommes ou de femmes abandonnés à l’appétit des carnassiers.
Pour ne pas avoir été enterrés, leur exécution devait avoir été faite ou approuvée par la population locale. Peut-être étaient-ils d’anciens barbares - autorisés à s’installer sur les terres romaines pour les cultiver après avoir servi dans la légion - qui se croyaient intégrés, mais finalement pas. Le chaos provoqué par les envahisseurs aura été l’occasion pour les gens de se défouler en représailles contre ceux qui leurs ressemblaient de près ou de loin.
À la fin d’une journée de marche somme toute sans problème, si ce n’est cette sensation aigre-douce qui les parcourait, les compagnons firent une première escale dans des fourrés à proximité du fleuve. Le prêtre s’aventura seul, le soir venu, dans un village voisin pour tâcher de sentir l’air du temps. Il ne fut pas déçu.
***
Dans l’ambiance apaisée du village de plaine, le soleil faisant pour se coucher et illuminant d’une lueur orangée les cases de terre sèche, les filets de pêche mis à sécher, les chevaux et le bétail finissant d’être brossés et nourris, et une bonne odeur de soupe de lentilles et de poisson fermenté parcourant les ruelles, tout semblait dans l’ordre comme on pouvait s’y attendre d’un lieu comme celui-là.
J’approchais de la chapelle du village pour y trouver le réconfort d’un lieu familier, quand j’entendais s’exclamer aux abords de celle-ci un groupe d’individus louer le Seigneur à forte voix. Je m’approchais :
… et Jésus leur dit : « Vous voyez tout cela, n’est-ce pas ? Il ne restera pas ici pierre sur pierre. TOUT sera détruit ! » s’exclamait un hurluberlu, debout sur une charrette, au milieu des gens interloqués et des poules, coqs et oies du village venus picorer quelques déchets alimentaires et verbaux.
Puis les disciples ils lui ont demandé : « Dis-nous quand cela arrivera, et quel sera le signe de ta venue et de la fin du monde. » Jésus il leur répondit : « Vous le verrez, tout le monde le verra en même temps, vous ne pourrez pas vous tromper. » Et il leur dit aussi « il y en a qui vous diront “C’est moi le Christ !”, faites attention à eux, c'est des entourloupeurs ! »
C’est vrai ! dit l’une des personnes de l’auditoire. On s’en est occupés d’ailleurs, des menteurs, des magouilleurs ! Ils voulaient nous voler !
Ils sont en train de pourrir, ajouta un autre. Ils voulaient nous voler notre âme, ben la leur elle est perdue pour tout le temps.
Le groupe d’habitants se chauffait un peu sous le regard concentré de l’orateur qui voulait éviter tout faux-pas pour éviter de finir comme les précédents annonciateurs…
Vous avez raison, ne les croyez pas…
Écoutez-moi : « Vous entendrez parler de guerres ou de rumeurs de guerre ! qu'il leur dit le Christ. Faites attention ! Ne vous laissez pas effrayer, car il faut que ça arrive, mais ce n’est pas encore la fin ! »Mais il y a la guerre, on y est, c’est pas une rumeur ! dit une paysanne, tous nos hommes sont partis se battre !
Oui oui mais… il faut pas s’inquiéter c’est normal, c’est dans les plans du Seigneur, il y aura aussi des famines, des tremblements de terre…
La petite foule s’agitait de désarroi.
C’est normal, ajoutait-il, il faut y passer comme une femme doit souffrir pour accoucher et faire naître son enfant. Tout cela n’est que le co…
“le commencement des douleurs de l’enfantement.” murmurais-je à l’écart - connaissant l’évangile selon Matthieu par cœur. C’est la première fois que j’entendais quelqu’un le clamer haut et fort devant un regroupement de personnes. D’habitude ce genre de discours était laissé au prêtre de la paroisse qui était à même de l’interpréter sans laisser craindre à ses ouailles une apocalypse imminente.
J’observais les petites gens interpeller l’excentrique qui faisait le spectacle.
De quel accouchement qu’il parle ? C’est la guerre, les récoltes vont rien rendre, ça va être terrible ! On va mourir par milliers !
Calmez-vous, soyez tranquilles, vous êtes…
Moi j’y ai vu, le coupa l’un d’eux, j’y ai vu un barbare qui était monté sur un cheval vert ! C’est la prophétie de Jean, c’est la mort !
Le paysan voyait juste, il avait entendu comme tout le monde des extraits de l’apocalypse : “Il leur fut donné pouvoir sur un quart de la Terre pour tuer par le glaive, par la famine et par la peste, et par les fauves de la terre.”
Soyez soulagés mes frères, les jours heureux arrivent ! s’exclama le tribun pour calmer tout le monde. Tout comme les cris et douleurs de l’accouchement sont nécessaires pour faire naître l’enfant, les douleurs que nous subissons sont nécessaires pour faire renaître les Hommes dans un monde meilleur. Bientôt arrive l’ère du bonheur sur terre, le sabbat éternel.
Abandonnez vos biens vous n’en n’avez plus besoin dit Jésus, laissez ici vos terres. Les ors, les bêtes de trait, les charrettes, les bateaux, les maisons immenses, vous aurez tout ce qu’il vous faut bientôt et pendant mille ans ! Les champs donneront sans travailler, les poissons sauteront dans vos paniers, la maladie disparaîtra et jusqu’à la mort n’existera plus !
Tous exclamaient une joie de satisfaction, ne faisant pas trop attention aux entourloupes du beau-parleur, qui faisait dire à Jésus un peu ce qu’il voulait.
Les plus fidèles de l’Église étaient en partie soulagés de voir enfin l’heure du Salut arriver, tandis que les mécréants pouvaient commencer à s’inquiéter. Le temps du jugement dernier arrivait bel et bien, les calculs étaient formels :
Si Dieu a mis six jours pour créer le Monde et si, comme l’a dit Pierre “devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour” alors il fallait, dans une symétrie absolue, six mille ans pour que Dieu voit sa création aboutir à son meilleur, à mesure que soit répandue sa parole à travers les quatres coins du Monde.
La Terre ayant été créée cinq-mille cinq-cents ans avant la naissance du Christ, alors la phase de création touchait à sa fin, et approchait le repos éternel.
Fortunat s’éloignait de la scène pour pénétrer la chapelle et s’y ressourcer un moment avant de repartir vers ses compagnons.
***
Le lendemain de cette escapade improvisée qui m’en a déjà appris long sur l’état d’esprit des gens, nous traversons la campagne de la plaine Padane toujours en empruntant les chemins secondaires terreux, parallèles aux voies commerciales pavées.
Protégés la plupart du temps par des haies ou des vignes, nous ne rencontrons que quelques âmes perdues dont certaines choisissent de nous suivre - d’abord à distance, puis rattrapant petit à petit le groupe avant de l’intégrer.
Il suffisait de peu pour convaincre ces pauvres gens. Je leur expliquais comme je l’ai fait auprès de mes compagnons, que l’on partait vers le nord à la conquête de nouveaux espaces et à la rencontre de nouvelles personnes auprès de qui nous pourrions répandre l’amour du Christ et vivre dans la paix et la richesse. Le tout, dit avec quelques bons mots et en dissimulant toute incertitude ou inconscience.
D’autres personnes, bien que tout aussi désoeuvrées, nous regardent passer, illuminés de grâce, sans oser prendre la caravane en marche. Peut-être en auront-ils des remords.
Après une journée de marche lente sous un soleil écrasant, cherchant notre chemin et revenant régulièrement en arrière, le temps commençait à tourner. L’Auster soufflait son air humide et chaud emmenant avec lui les nuages noirs et menaçants en provenance de la mer.
Nous n’avions peut-être pas fait la moitié du parcours jusqu’aux premiers reliefs alpins que déjà nous devions trouver refuge. Conseillés par les âmes qu’on avait récupérées en chemin, on essaya de rejoindre une exploitation pas trop loin où l’on pourrait nous offrir refuge.