Le péché
Attention contenu violent et à caractère sexuel :
En raison de son thème (sexe, abandon, religion) ce texte s'adresse à un public ADULTE et averti.
L'inscription du récit dans un contexte historique reculé (antiquité) impose une description crue et parfois violente de certaines scènes pour coller au mieux à la réalité de l'époque. Ce n'est pas une incitation à la violence ou à des comportements aujourd'hui illégaux.
An 395. Printemps.
On te tient ! Range ta bite ou j’te la coupe nette !
Le soldat tire par le col le malfaisant et lève son glaive au ciel, un regard de rapace pointé sur l'appendice.
Arrête ! Fais pas ça je l’connais, lui dit un autre soldat. C'est un…
Pas le temps de finir sa phrase que la proie s’arrache au soldat distrait en s’extirpant de sa toge dans un rapide mouvement de contorsion, et se met à courir en tunique légère en direction du marché.
Attrapez-le !
Les clients du marché, saisis, le laissent d’abord passer avant que quelques-uns, le voyant désarmé et inoffensif ne se mettent en travers pour l’intercepter.
Navigant avec la souplesse d’une sardine d’un stand à l’autre, par dessus les étables de fruits et de poissons ; au travers des carcasses pendues d’animaux, et des amphores de vin dont quelques unes se brisent en renversant le précieux liquide ; il aperçoit une ruelle dans laquelle, s’il arrivait à s'enfiler, il pourrait s’échapper de ses poursuivants.
Il saute comme un lièvre au-dessus d’une haie et BONG !!
L’aspis d’un soldat vient s’écraser sur son visage et le jeter au sol comme foudroyé. Le bouclier en bois et cuir, lancé avec force sans s’inquiéter qu’il puisse tuer sa victime l’avait assommé net en lui laissant le nez brisé et le visage en sang.
Crapule, merdeux, vaurien.
Ouai, c’est un gars de la basilique, finit par dire le second soldat une fois à sa hauteur. Il traîne souvent dans le quartier.
Ça fait un moment qu'il était observé en effet le salopard, à rôder dans la cité, habillé en pouilleux pour se fondre dans la masse. Et quand on dit un moment, il faut entendre “des années”. Il est là à tourner des heures et des heures à la recherche d’une femme devant laquelle se branler le sexe, à se positionner dans des recoins d’où il pourrait facilement fuir.
Il a de la chance le vermisseau. Qu’on l’emmène en cellule, c’est ses potes moines qui verront quoi faire de lui.
En réalité, le bougre n’espérait qu’une chose, qu’on le retienne dans son comportement. Non pas par empathie envers ses “victimes”, après tout elles étaient plus ou moins toutes dévergondées, souillées ou ignorantes. Mais parce qu’il perdait un temps fou à la recherche de la bonne planque ou de la bonne fille devant laquelle s’écailler le mugil, au lieu d’étudier ses textes.
Lui, éphèbe en transition vers l’âge adulte ; dans une période de sa vie où il a fini d’étudier les bases, où lui ont poussé les poils et, avec, un semblant de virilité ; et où il faut se battre contre sa nature pour ne pas s’intéresser aux personnes du sexe opposé.
L’orphelin
Le vagabond était très connu et très apprécié dans ce quartier dans lequel il est né. On raconte qu'il a été retrouvé non loin de la basilique du quartier. Certainement abandonné par une louve comme cela arrivait souvent. Ou alors était-ce une dévergondée qui avait couché hors mariage. Une putain de toute manière.
Aquileia a toujours pullulé de bordels, surtout à proximité du port, et certains sont renommés dans tout l'Empire ! Les plus grands hommes de ce siècle, émissaires de premier ordre, commerçants richissimes, généraux de l'armée de Rome, viennent y foutre les prostituées des plus chics lupanari de la cité. Peut-être que notre ami était le résultat de l'éjaculation de l'un d'eux, ou alors d'un manant dégueulasse ayant réussi à voler trois sous pour les utiliser dans le plus minable des bars à putes de la ville.
Le bébé, abandonné à la naissance, avait été accueilli par des clercs de la paroisse, bénit par l’évêque Valerianus lui-même un jour de grande liturgie, puis placé dans un orphanotrophium. L'un des premiers qui ait été créé dans l’Empire.
Le nouveau-né avait eu de la chance que sa génitrice l'ait placé dans la ruelle qui donne sur la basilique et non sur la place voisine comme ça se faisait habituellement. Il aurait été pris tout de suite et - s'il semblait assez sain - aurait été élevé chichement et réduit en esclavage pour les besoins d'une famille de pêcheurs ou pour des commerçants au long cours.
C'est aux premières lueurs du jour, un matin d’automne, avant la première messe, que les porteurs de la basilique trouvèrent le bébé dans un linge à même le sol. Il ne pleurait pas, sans doute pétrifié par le froid. On le nomma Fortunat, en raison de sa chance bien sûr, mais aussi en l’honneur du Saint Patron d’Aquileia. Les prénoms donnés aux enfants influençant souvent sur leur comportement futur, comme s’ils devaient se plier à l’image que leur nom renvoyait d’eux, on verra si notre ami pourra faire confiance en sa supposée fortune.
Dans l'orphelinat, pas mal d’enfants finiraient esclaves, car les hommes d'église, comme tout le monde, en avaient besoin. Mais ils auraient été traités avec un minimum de respect. Le strict minimum.
De l’émotion de se souvenir de sa première éjaculation.
Les années qui suivirent son internat, couronnant un apprentissage obstiné, Fortunat fut consacré Lecteur, titre d’honneur, symbole d’entrée dans les ordres desquels il ne pourrait plus sortir. On lui coupa les cheveux courts comme l’ont les esclaves, signe d'humilité devant le Christ mais aussi signe de différenciation d’avec les barbares ou les riches notables.
Le jeune homme participait désormais activement aux affaires de l’Eglise, parmi lesquelles la distribution d‘aumônes à la population, tâche qu’il adorait car elle lui ouvrait les portes d’un monde vaste et chaotique qui le fascinait. Ce jour-là, habillé de sa tunique grise et de sa pénule de laine blanc-cassé, une croix de bois pendouillant fièrement à son cou, il sortait en compagnie d’autres apprentis sous la surveillance de leur primicier qui veillait à ce qu’aucun ne s’échappe ou ne se fasse corrompre par cette population vicieuse.
L’ambiance est à la joie, la rue est agitée, les gens s’esclaffent, un parfum de soupe de poisson m’ouvre l’appétit. Nous distribuons le pain à un amas de gens tous plus laids les uns que les autres. Partout les enfants grouillent, mélangés aux poules, chiens et cochons gyrovagues. Des auxiliaires de l'armée romaine sont attablés devant une taverne à discuter avec un mélange de malfrats et de gentes personnes. Des notables aux magnifiques boucles claires et aux habits cousus d’or, entourés d’esclaves et de gardes, se déplacent fièrement dans ce fatras. C'est magnifique. Comment tous ces gens arrivent à vivre ensemble sans s’entretuer?
Il y avait des exceptions bien sûr, mais dans l’ensemble c’est vrai que ça se tenait.
Dieu nous a fait ainsi, beaux ou brutaux, futés ou désœuvrés, chacun ayant son rôle à jouer. Moi j’aurai pour mission, une fois prêtre, d’unir ces hommes et ces femmes sous la protection d'une foi unique. De les débarrasser de leurs superstitions.
Je m’arrête un instant à observer des enfants jouer au loup et aux agneaux - les agneaux montant sur n’importe quel objet de la ruelle pour se mettre à l’abri du loup. Dans l’angle de la rue leurs mères grillent une demie-poule sur un brasier improvisé. Je souris à cette scène de liberté et d’insouciance.
Après un court instant je tourne la tête mais mon groupe a disparu !
J’emprunte une rue à leur recherche hâtant le pas, ils n’y sont pas. Une autre, personne. Quelques individus m’observent. Certains se rapprochent. Je panique. J’emprunte une autre rue mais les habitants me suivent, que me veulent-ils?
Ils sont affreux, des mendiants, des hommes aux membres amputés ou déformés par la maladie, des aveugles qui suivent les geignements qui montent dans la ruelle étroite. Ils vont m’étouffer. Une femme tend son nouveau-né vers moi sans dire un mot, le regard au sol. D’une main hésitante je le touche en balbutiant une phrase en latin dont je ne me souviens pas, puis elle part. Chacun à leur tour semblent me quémander une caresse ou un signe de bénédiction.
Ne les voyant pas menaçants, je m’exécute malgré mon dégoût, et chaque main que je tends finit par m’emplir de fierté.
J’ai découvert là un plaisir insoupçonné. Celui de donner bien sûr, celui de recevoir car ils ne manquaient pas de m’offrir des bricoles sans valeur, mais surtout celui du pouvoir. Le pouvoir de choisir qui bénir ou non - quand bien même je savais que je n’en avais pas le droit.
Je réfrènais ce sentiment pour ne pas succomber aux vices de l'orgueil et de la gloire mais c'était une épreuve.
Dans l’euphorie mêlée d’inquiétude du moment, un “Fortunat”, crié derrière moi, me sortit de mon ivresse. C’est mon primicier qui m’avait retrouvé.
Peu après cette sortie ses premiers troubles apparurent. Le stress qu’il a ressentit à cet instant est-il responsable de la démence qui allait le prendre ? Ou sont-ce ces monstres qui, du simple fait de les voir, corrompirent son âme ? On ne le saura sans doute jamais, mais peu importe l’étincelle qui a allumé le feu, il devra désormais le couver toute sa vie.
Alors que mon corps n’en finissait de se transformer, de s’allonger, de se courber et de se décourber, je sentais comme une gêne entre les jambes. Comme un gonflement, une sensation de trop-plein qui commençait à me déranger dans mes déplacements et à envahir mon esprit. Évidemment je ne pouvais pas questionner les prêtres sur cette zone que je savais sensible. Et les garçons de l’orphelinat étaient certainement aussi peu informés que moi.
Je l’avais bien tâté quelquefois la nuit venue par curiosité, mais il était hors de question de l’explorer davantage dans ces lieux de communion.
Un jour que j’arpentais les rues de la cité, comme c’était devenu mon habitude, je profitais d’un relatif moment de calme pour m’échapper des routes habituelles et m’aventurer du côté de l’amphitheatrum.
Il n’y avait pas d'événement alors le lieu était presque désert. Je montais quelques escaliers et longeais une coursive. De là, légèrement dissimulé derrière un pilier, j’avais une vue sur un ensemble d’insulae de deux, trois, ou quatre étages.
La sensation entre les cuisses se faisait pressante. J’ai alors pensé à sortir mon sexe pour uriner bien que je n’en avais pas tellement besoin.
La miction terminée, j’ai secoué l’accessoire, puis ai commencé à le malaxer, en particulier autour du gland. Mon sexe déjà gonflé durcissait comme une quenouille de roseau. Il en avait aussi la taille et la douceur.
Des frissons parcouraient tout mon corps malgré la chaleur de l’instant.
Après à peine quelques secondes une secousse, puis deux, puis trois, faisaient jaillir un liquide blanchâtre par-dessus la rambarde du colisée pour finir quelques mètres plus bas.
Mes jambes tremblaient à s’entrechoquer, si bien que j’ai dû m’asseoir quelques secondes pour reprendre mes esprits.
En levant les yeux vers les maisons, j’ai vu qu’une femme me regardait par sa fenêtre ; en un instant je dévalais l’allée et quittais le colisée de peur de me faire attraper. Mon cœur battait à tout rompre, mes jambes encore fragiles me faisaient tituber.
Il me fallut le reste de la journée pour me remettre de mes émotions. Je n’oublierai jamais le regard de cette femme, quand bien même lointain, ni les sensations qui m’ont parcouru ce jour-là.
À partir de ce jour, il était perdu.